Le Barde

Dans  Marie,  Poésie Auguste Brizeux
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Morne et seul, je passais mes jours à m’attrister,
Mais l’esprit du pays m’est venu visiter,
Et le son de sa voix semblait le chant des brises
Qui sifflent dans la lande aux bords des pierres grises.

Il dit : « Je fus un barde, et l’on me chante encor.
Cette colline verte au-dessous de Ker-Rorh
Est ma tombe. à ses pieds le torrent se déchaîne.
Là, durant les chaleurs, sous les branches d’un chêne,
Un vieux prêtre chrétien souvent venait s’asseoir ;

Et toi, qui par la main guidais cet homme noir,
Enfant, tu t’asseyais près de lui sur la mousse,
Et tu lisais alors d’une voix calme et douce.
D’un sage et vieux druide, ainsi, dans la forêt,
Disciple, je suivis l’enseignement secret.
J’ai redit vos discours aux esprits des bruyères ;
Et ceux des bois taillis, des étangs, des rivières,
Quand ton livre s’ouvrait, volaient en tourbillons :
On eût dit sous le chêne un essaim de frelons,
Tant arrivaient d’esprits, d’ombres et d’âmes folles
Pour recueillir le miel des savantes paroles.
On t’aimait. à la nuit, quand par le bois d’Elô
Tu revenais au bourg, des touffes de bouleau
Entendais-tu sortir des plaintes étouffées ?
Ces plaintes, cher enfant, étaient celles des fées :
C’étaient leurs cris d’amour, leurs chants grêles, leurs voeux
Car plusieurs te suivaient en baisant tes cheveux,
Et quand l’une dans l’air déployait son écharpe
Tous les bardes chantaient inclinés sur la harpe.

« Cette nuit, le jeune homme est triste ; la cité
Le retient dans ses murs comme en captivité ;
Seul près de son foyer, voyant le bois qui fume,
Il pense au sombre Arvor tout entouré de brume,
Il entend la mer battre au pied de Log-Onâ,
Et la nue en pleurant passer sur Comanâ.
Jeune homme, dans ton coeur ainsi tu te désoles ;
Mais Paris, c’est le lieu des arts et des écoles,
Ici toute science a ses temples ouverts ;
Et l’Armorique, hélas ! N’a plus que ses bois verts.
Rejeton du passé, barde, notre espérance,
Reste encore et grandis dans ces villes de France !
L’esprit de ton pays viendra te visiter.
Quand ton coeur est trop plein, laisse ton coeur chanter.

« Adieu ! L’ombre pâlit. Sur tes vitres mouillées
Comme le vent se plaint ! Bruyantes et gonflées,
Les sources vers la mer vont dégorger leurs eaux,
Et les rocs de Penn-Marc’h déchirent les vaisseaux :
Par tes vers, ô chrétien ! Calme donc ces flots sombres,
Car le Christ a ravi leur force aux anciens nombres. »

 

Auguste Brizeux

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