La Statue de la Liberté

(Mis à jour le: 30 octobre 2008)
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éclairant le monde

À Bartholdi
 

Le bronze colossal domine l’Océan,
Où New-York, plein d’orgueil, mire son front géant,
Où la vaste cité, nouvelle Babylone,
Projette l’aveuglant éclat qui la couronne.
Il nargue les assauts formidables des vents
Et se rit des crachats que les grands flots mouvants
Lui lancent dans leurs jours de délire et de rage.
Le colosse n’a pas un frisson sous l’orage,

 


Et la foudre s’émousse en frappant cet airain
Ou l’art français a mis son cachet souverain.
Autour de la statue altière et solennelle,
Qui regarde la mer comme une sentinelle
Et sert durant la nuit de phare aux nautoniers,
Des vaisseaux de haut bord balancent leurs huniers,
De rudes matelots, de hardis capitaines,
Des voyageurs partant pour des terres lointaines,
Des étrangers venus de tous les horizons,
De lourds fardiers portant de riches cargaisons,
Se croisent tout le jour, reflétés par une onde
Où le vent fait flotter tous les drapeaux du monde.

Dans l’immobilité superbe de l’airain,
La statue, au regard toujours calme et serein,
Semble prêter l’oreille à la clameur immense
Qui s’élève sans fin de la ville en démence,
Semble écouter le chant dolent des matelots
Sur les vaisseaux voisins balancés par les flots,
Et, bien que nul jamais n’ait vu frémir sa bouche,
Qui garde une roideur froide autant que farouche,
Elle parle, elle parle avec solennité,
Et voici ce qu’un soir elle m’a raconté :
― Depuis quinze cents ans le Christ sur le Calvaire
Avait donné son sang pour racheter la terre,
Et du globe pourtant une seule moitié
Savait le nom si doux du Dieu crucifié.
Quinze siècles durant sa parole féconde
Avait incessamment vibré pour l’ancien monde,
Si souvent submergé par des fleuves de sang,
Et son écho suave allait s’affaiblissant
À travers les brouillards du sophisme et du doute.
Bien des peuples semblaient avoir perdu leur route,
Qu’éclairaient les seuls feux sinistres des bûchers.
Les cœurs partout prenaient l’âpreté des rochers,
Et le siècle était prêt, entre mille ruines,
A recevoir le grain funeste des doctrines
Dont la Réforme allait ensemencer les cœurs ;
Et l’Europe, où grondaient tant de sourdes rancœurs,
Où survivait toujours l’antique servitude,
Se mourait de débauche et de décrépitude.
Lasse, désespérée et jamais en repos,
Sans guides, sans compas, sans jalons, sans drapeaux,
N’osant plus élever ses yeux vers quelque cime,
La caravane humaine allait vers un abîme.
Où les fils de Japhet avaient déjà sombré,
Quand un jour un marin, un Génois inspiré,
L’arrêta tout à coup d’un geste prophétique.

Colomb du doigt venait de montrer l’Amérique,
Venait de s’écrier, debout au bord des flots
Qui reflètent les toits modestes de Palos :
― Je veux trouver un sol libre de tout servage,
Je veux aller planter la croix sur un rivage
Où, dans l’indépendance et dans la liberté,
Rajeunira bientôt la vieille humanité. ―

Rêve prodigieux ! Sublime découverte !
Chanaan reparut, Golconde fut rouverte,
Et nul bord enchanté sous l’œil de l’Éternel
Ne brilla d’un éclat plus frais, plus solennel,
Qu’aux regards de Colomb le nouvel hémisphère.
L’Éden fut reconquis dans sa splendeur première.
Oui, l’Amérique aux yeux du héros étonné
Avait la majesté du monde nouveau-né.
Tout était vierge encor sur ses plages fécondes,
Les sables, les rochers, les forêts et les ondes ;
Ses grands fleuves roulaient des trésors dans leurs eaux ;
Ses bois étaient peuplés de merveilleux oiseaux ;
Des nuages d’encens enveloppaient ses mornes ;
Les lacs qui sommeillaient dans ses déserts sans bornes
Semblaient dans leur grandeur et leur rayonnement
D’énormes pans d’azur tombés du firmament
Dans la sérénité de plaines idéales ;
Et dans son ciel si pur les aubes boréales,
Mouvants soleils d’hiver agités en tous sens,
Changeaient souvent ses nuits en jours resplendissants.
 
Attirés par l’éclat de l’œuvre si féconde
Qui venait de doubler l’envergure du monde,
Er mus de ce succès immense et sans égal,
Les fils de l’Ibérie et ceux du Portugal,
Les enfants de la France et ceux de l’Angleterre
Vinrent se partager presque aussitôt la terre
Que sous le calme azur du ciel occidental
Avait su révéler l’immortel Amiral.
Rêvant de vivre en paix dans le vaste domaine
Dont un marin avait doté la race humaine,
Des opprimés, des serfs, de fiers aventuriers,
De rudes laboureurs, de mâles ouvriers,
Accoururent en foule y déployer leur tente.
Hélas ! ces bords allaient décevoir leur attente,
Et, pour fouiller le sol du nouveau continent,
Pour semer dans la nuit l’avenir rayonnant,
Pour faire du désert une douce patrie,
Ils curent à lutter contre la barbarie ;
Et nul ne fut plus grand que ces obscurs héros,
Qui, sans pain, sans souliers, sans trêve et sans repos,
Refoulaient les Indiens dans leurs affreux repaires.
Ils surent triompher, et des jours plus prospères
Brillèrent sur leurs prés fécondés de leur sang.
Mais le fauve Sioux, l’Iroquois rugissant,
Le féroce Algonquin, sous leur rude enveloppe,
N’étaient pas plus cruels que les rois de l’Europe ;
Et tous les malheureux, tous les pauvres vassaux,
Qu’on avait vus jadis, sur de frêles vaisseaux,
Franchir l’immensité de l’Océan qui gronde,
Pour venir demander aux bords du nouveau monde.
 
Ce que leur refusait la terre des aïeux,
Durent courber le front sous des jougs odieux.
Ils portèrent longtemps les fers du despotisme,
Renfermés dans un sombre et farouche mutisme.
Mais, un jour, fatigués de subir les impôts,
Las d’être aiguillonnés comme de vils troupeaux,
Ces âpres travailleurs, si patients naguère,
Osèrent défier la puissante Angleterre ;
Et, nouveau Spartacus dans un monde nouveau,
Washington arbora l’audacieux drapeau
De la rébellion et de l’indépendance.
La lutte fut terrible, et souvent l’espérance
Parut abandonner ces hommes si hardis,
Qui combattaient toujours sans aide, un contre dix,
Et n’avaient pour rempart que leur seule vaillance.
Ils allaient succomber peut-être, quand la France,
Qui tant de fois avait abattu les tyrans,
Qui tant de fois courut au secours des souffrants,
Et qu’on ne vit jamais ployer sous la défaite,
Envoya vers ces preux l’immortel La Fayette.
Ils vainquirent enfin, ces sublimes soldats,
Et de leur dévoûment, de leurs rudes combats,
Du bruit de leurs canons, de l’éclair de leurs armes,
De leurs sanglots amers, de leurs cris, de leurs larmes,
D’un passé douloureux à jamais envolé,
Sortit le radieux étendard étoilé
Qui devait éblouir les yeux de l’Amérique,
Sortit l’impétueuse et grande République.

Mais, hélas ! les vainqueurs, les fils de l’Union,
Qui venaient de briser les chaînes d’Albion,
Les hommes qui criaient : ― Gloire à qui s’émancipe !
Méconnurent un jour la grandeur du principe
Pour lequel ils avaient si vaillamment lutté
Au nom de la justice et de la liberté.
Dans les enivrements sans fin d’une victoire
Dont le sublime éclat éblouissait l’Histoire
Et laissa sur ces bords des reflets immortels,
Ils étaient devenus arrogants et cruels,
Fermaient l’oreille aux cris navrants de la souffrance,
Oubliaient qu’ils devaient leur triomphe à la France,
Devant le dieu Dollar allaient s’agenouiller ;
Et des jougs écrasants qu’ils avaient su broyer
Après tant de combats, de revers lamentables,
Ils forgèrent des fers nouveaux pour leurs semblables ;
Et quatre millions d’êtres humains, hélas !
En vain vers leurs bourreaux tendaient toujours leurs bras,
En vain les suppliaient de rompre leurs entraves.
Et je pleure en songeant à ce peuple d’esclaves ;
Je pleure, car j’entends encore, au bord des flots,
Les lamentations, les déchirants sanglots
Des femmes, des enfants, des vieillards aux fronts chauves,
Frissonnant sous le fouet comme des bêtes fauves ;
J’entends ces mots, jadis si souvent répétés :
― Mais qu’avons-nous donc fait pour être ainsi traités ?
Nous avons comme vous, les blancs, un cœur qui vibre.
Pourquoi sous le drapeau que la guerre fit libre
N’avons-nous pas aussi notre place ? Pourquoi
Liguez-vous contre nous la misère et l’effroi ?
Pourquoi déchaînez-vous contre nous vos colères ?
Est-ce que devant Dieu nous ne sommes pas frères ?
Pourquoi les jours sans pain et les nuits sans sommeil ?
 
Est-ce bien notre faute à nous si le soleil
D’Afrique nous fit noirs ? Est-ce bien notre faute,
Si, créés par le ciel pour marcher côte à côte,
Vous êtes couronnés d’honneurs et nous d’affronts ?
Nous aimons comme vous, comme vous nous souffrons,
Nous prions, nous berçons nos âmes d’espérance,
Nous savourons les bruits de la nature immense,
Les chansons de l’oiseau, les parfums de la fleur.
Comme vous, nous croyons en un monde meilleur,
Où nos corps transformés seront des lis peut-être.
Oui, nous sommes égaux sous les yeux du grand maître
Qui fit de rien le ciel, la terre et les enfers,
Et Dieu vous sourirait si vous brisiez nos fers,
Si vous faisiez cesser nos douleurs et nos craintes. ―

Les claquements du fouet répondaient à ces plaintes.
Les bourreaux restaient froids devant ce désespoir,
Et le sang qui coulait des blessures du noir
Vers le grand ciel clément criait toujours vengeance.
L’esclavage trônait dans son omnipotence,
Et rien ne désarmait sa lâche cruauté.
Pour racheter encor la pauvre humanité
Qui râlait sous le joug, il fallait à la terre
Un nouveau rédempteur sur un nouveau calvaire,
Et John Brown expira sur l’infamant gibet.
Sa mort ne suffit pas. Pour laver le forfait
Dont un peuple au berceau s’était rendu coupable,
Des milliers de soldats au courage indomptable,
Rangés sous des drapeaux glorieux dont les plis
Gardaient le saint rayon des saints devoirs remplis,
Rougirent de leur sang la terre américaine,
Et ce n’est qu’au moment où la dernière chaîne
Du dernier des captifs se brisa pour jamais
Que brilla sur ces bords l’arc-en-ciel de la paix.

Depuis trente-six ans cet arc-en-ciel rayonne
Sur les champs qu’on laboure et les eaux qu’on sillonne,
Et le Nord et le Sud dans le même chemin
Marchent tout radieux et la main dans la main.
L’astre des droits égaux chasse toutes les brumes.
Les éclats des marteaux sonnant sur les enclumes,
Des fabriques les bruits sourds ou retentissants,
Ont remplacé les cris des canons rugissants.
Plus de jougs ! plus de fers ! plus d’affreuses contraintes !
Les haines d’autrefois se sont toutes éteintes ;
Tous les spectres d’antan se sont évanouis ;
Partout le saint progrès aux regards éblouis
Fait resplendir les feux de ses flambeaux sublimes ;
Partout l’âpre industrie asservit les abîmes ;
Et Franklin et Fulton ont pris de la sueur
Au front des parias, l’ont changée en vapeur,
En ont fait un géant, dont les mains, toujours pleines,
Sur les flots, dans les champs, sur les monts, dans les plaines,
Dans les hameaux étroits, dans les cités sans fin,
Laissent constamment choir du travail et du pain.
Mille forces sans nom devaient être domptées.
Morse, Edison, ont su, modernes Prométhées,
Ravir le feu du ciel, se saisir de l’éclair,
Le lancer dans le gouffre écumant de la mer
Ou vers le calme azur des voûtes infinies ;
Et, grâce à ces voyants, grâce à ces fiers génies,
Par un seul fil tendu sous le grand flot tonnant
Le continent nouveau parle au vieux continent.
Et, pour créer la nuit, qui fait naître le songe,
Derrière l’horizon en vain le soleil plonge,
Vainement l’ombre étend ses ailes de vautour,
Les arcs incandescents éternisent le jour.
Sous leurs reflets tout change et tout se transfigure ;
Et l’aigle américain, à la vaste envergure,
Enflant de plus en plus au vent des cieux son vol,
Regardant rayonner sous lui New-York, Saint-Paul,
Chicago, Buffalo, Boston, Philadelphie,
Environné d’éclairs que son regard défie,
Dans l’azur, dans le calme et la sérénité,
Tressaille de plaisir et râle de fierté.

Jamais peuple naissant n’eut pareille genèse.
Jamais peuple, sorti de l’ardente fournaise
Des combats, ne montra plus de virilité,
Plus d’élan, plus d’audace et de ténacité,
Sous ses pas ne laissa plus merveilleuse empreinte.
Et c’est la Liberté, c’est la Liberté sainte
Qui permit, de sa flamme éclairant les cerveaux,
D’accomplir ces hardis et si féconds travaux.
Je symbolise ici la sublime déesse.
Au-dessus de ma tête inflexible je dresse
Un flambeau radieux dorant le pli des flots ;
Je montre dans la nuit le port aux matelots ;
Je commence à briller lorsque le jour vacille ;
J’illumine la mer et j’éclaire la ville ;
Vers Dieu je lève un bras que lui seul peut fléchir.
La foudre a beau tonner, la vague a beau rugir,
Le vent a beau lâcher sur moi toute sa haine,
Je reste la géante impassible et sereine,
Je reste pour redire à la postérité
Ce que peut le travail avec la Liberté,
Pour rappeler toujours le grand et noble rôle
Que partout ont rempli les enfants de la Gaule.
Et tant que l’Océan, miroir universel,
Réfléchira, le soir, les diamants du ciel,
Je verserai mes feux éclatants sur sa lame.
Je suis la Liberté, je suis ange et suis femme ;
Je suis Jeanne, je suis Cornélie et Judith.
J’attire l’alcyon, j’éloigne le bandit…
Et puis je suis le don royal et magnifique
Que fit la vieille France à la jeune Amérique.

 




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