Poil de Carotte

Romans Jules Renard

La Luzerne

Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent d’arriver à la maison, car c’est l’heure du goûter de quatre heures.

Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l’homme trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu’il n’est pas gourmand. Il aime les choses nature, mange d’ordinaire son pain avec affection et, ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d’être servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l’empoigne, lui donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent avec curiosité.

Son estomac d’autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
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La Timbale

Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l’habitude de boire, en quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. D’abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme d’ordinaire:

— Merci, maman, je n’ai pas soif.

Au repas du soir, il dit encore:

— Merci, maman, je n’ai pas soif.

— Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.

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La Mie de pain

M. Lepic, s’il est d’humeur gaie, ne dédaigne pas d’amuser lui-même ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n’en peuvent plus. Mais sœur Ernestine vient leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. À chaque réunion de famille, les visages se renfrognent.

On déjeune comme d’habitude, vite et sans souffler, et déjà rien n’empêcherait de passer la table à d’autres, si elle était louée, quand madame Lepic dit:

— Veux-tu me donner une mie de pain, s’il te plaît, pour finir ma compote ?
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La Trompette

M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux en sortent pour grand frères Félix et sœur Ernestine, de beaux cadeaux, dont précisément (comme c’est drôle !) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte et lui dit:

— Et toi, qu’est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet ?

En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais il a toujours entendu dire qu’un garçon de sa taille ne peut jouer sérieusement qu’avec des armes, des sabres, des engins de guerre. L’âge lui est venu de renifler de la poudre et d’exterminer des choses. Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu’il faut.
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La Mèche

Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On les fait beaux et sœur Ernestine préside elle-même à leur toilette, au risque d’être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.

C’est une rage qu’elle a. Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère Félix prévient sa sœur qu’il finira par se fâcher aussi elle triche:

— Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l’ai pas fait exprès, et je te jure qu’à partir de dimanche prochain, tu n’en auras plus.
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Le Bain

Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers du jardin.

— Partons-nous ? dit-il.

Grand frère Félix: Allons-y, porte les caleçons ?

Monsieur Lepic: Il doit faire encore trop chaud.

Grand frère Félix: Moi, j’aime mieux quand il y a du soleil.

Poil de Carotte: Et tu serras mieux, papa, au bord de l’eau qu’ici. Tu te coucheras sur l’herbe.

Monsieur Lepic: Marchez devant, et doucement, de peur d’attraper la mort.

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Honorine

Madame Lepic: Quel âge avez-vous donc, déjà, Honorine ?

Honorine: Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.

Madame Lepic: Vous voilà vieille, ma pauvre vieille !

Honorine: Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n’ai été malade. Je crois les chevaux moins durs que moi.

Madame Lepic: Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine ? Vous mourrez tout d’un coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs; vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, et vous serez perdue. On vous relèvera morte.

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La Marmite

Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l’ombre, et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des affaires.

Or il devine que madame Lepic a besoin d’un aide intelligent et sûr. Certes, elle ne l’avouera pas, trop fière. L’accord se fera tacitement, et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une récompense.

Il s’y décide.
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Réticence

— Maman ! Honorine !

…………………

Qu’est-ce qu’il veut encore, Poil de Carotte ? Il va tout gâter. Par bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s’arrête court.

Pourquoi dire à Honorine:

— C’est moi, Honorine !

Rien ne peut sauver la vieille. Elle n’y voit plus, elle n’y voit plus. Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne la peinerait que davantage. Qu’elle part et que, loin de soupçonner Poil de Carotte, elle s’imagine frappée par l’inévitable coup du sort. Et pourquoi dire à madame Lepic:

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Agathe

C’est Agathe, une petite fille d’Honorine, qui la remplace.

Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant quelques jours, détournera de lui sur elle, l’attention des Lepic.

— Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d’entrer, ce qui ne signifie pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.

— Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l’attends au déjeuner.

On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter, le sang aux joues.

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