Les Précieuses ridicules Scène IX

(Publié le 8 mai 2011) (Mis à jour le: 14 janvier 2016)
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Les Précieuses ridicules Scène IX

Les Précieuses ridicules par Jean Baptiste Poquelin: Molière

Magdelon, Cathos, Mascarille, Alzamor.

Mascarille, après avoir salué.

Mesdames, vous serez surprises, sans doute, de l’audace de ma visite; mais votre réputation vous attire cette méchante affaire, et le mérite a pour moi des charmes si puissants que je cours partout après lui.

Magdelon

Si vous poursuivez le mérite, ce n’est pas sur nos terres que vous devez chasser.

Cathos

Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l’y ayez amené.

Mascarille

Ah ! je m’inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en contant ce que vous valez; et vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu’il y a de galant dans Paris.

Magdelon

Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges; et nous n’avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie.

Cathos

Ma chère, il faudrait faire donner des sièges.

Magdelon

Holà ! Almanzor.

Almanzor

Madame.

Magdelon

Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.

Mascarille

Mais, au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi.

Cathos

Que craignez-vous ?

Mascarille

Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d’être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés et de traiter une âme de Turc à More. Comment diable ! d’abord qu’on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière ? Ah ! par ma foi, je m’en défie ! et je m’en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu’ils ne me feront point de mal.

Magdelon

Ma chère, c’est le caractère enjoué.

Cathos

Je vois bien que c’est un Amilcar.

Magdelon

Ne craignez rien: nos yeux n’ont point de mauvais desseins, et votre cœur peut dormir en assurance sur leur prud’homie.

Cathos

Mais de grâce, Monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d’heure; contentez un peu l’envie qu’il a de vous embrasser.

Mascarille, après s’être peigné et avoir ajusté ses canons.

Eh bien ! Mesdames, que dites-vous de Paris ?

Magdelon

Hélas ! qu’en pourrions-nous dire ? Il faudrait être l’antipode de la raison pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.

Mascarille

Pour moi, je tiens que hors de Paris il n’y a point de salut pour les honnêtes gens.

Cathos

C’est une vérité incontestable.

Mascarille

Il y fait un peu crotté; mais nous avons la chaise.

Magdelon

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.

Mascarille

Vous recevez beaucoup de visites ? quel bel esprit est des vôtres ?

Magdelon

Hélas ! nous ne sommes pas encore connues; mais nous sommes en passe de l’être, et nous avons une amie particulière qui nous a promis d’amener ici tous ces messieurs du Recueil des Pièces Choisies.

Cathos

Et certains autres qu’on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.

Mascarille

C’est moi qui ferai votre affaire mieux que personne; ils me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.

Magdelon

Eh ! mon Dieu ! nous vous serons obligées de la dernière obligation si vous nous faites cette amitié; car enfin il faut avoir la connaissance de tous ces Messieurs-là si l’on veut être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle à la réputation dans Paris, et vous savez qu’il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n’y aurait rien autre chose que cela. Mais, pour moi, ce que je considère particulièrement, c’est que par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu’il faut savoir de nécessité et qui sont de l’essence d’un bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé: ” Un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité; Monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-là en est à la troisième partie de son roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse. ” C’est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies, et si l’on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l’esprit qu’on peut avoir.

Cathos

En effet, je trouve que c’est renchérir sur le ridicule qu’une personne se pique d’esprit et ne sache pas jusqu’au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour; et pour moi, j’aurais toutes les hontes du monde s’il fallait qu’on vînt à me demander si j’aurais vu quelque chose de nouveau que je n’aurais pas vu.

Mascarille

Il est vrai qu’il est honteux de n’avoir pas des premiers tout ce qui se fait; mais ne vous mettez pas en peine: je veux établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous promets qu’il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m’en escrime un peu quand je veux, et vous verrez courir de ma façon dans les belles ruelles de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes, et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.

Magdelon

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois rien de si galant que cela.

Mascarille

Les portraits sont difficiles et demandent un esprit profond. Vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.

Cathos

Pour moi, j’aime terriblement les énigmes.

Mascarille

Cela exerce l’esprit, et j’en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.

Magdelon

Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.

Mascarille

C’est mon talent particulier; et je travaille à mettre en madrigaux toute l’histoire romaine.

Magdelon

Ah ! certes, cela sera du dernier beau; j’en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.

Mascarille

Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition, mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires, qui me persécutent.

Magdelon

Je m’imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.

Mascarille

Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous dise un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis diablement fort sur les impromptus.

Cathos

L’impromptu est justement la pierre de touche de l’esprit.

Mascarille

Écoutez donc.

Magdelon

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

Mascarille

Oh ! oh ! je n’y prenais pas garde:

Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde,

Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur,

Au voleur ! au voleur ! au voleur ! au voleur !

Cathos

Ah ! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant.

Mascarille

Tout ce que je fais a l’air cavalier, cela ne sent point le pédant.

Magdelon

Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.

Mascarille

Avez-vous remarqué ce commencement: oh ! oh ! Voilà qui est extraordinaire: oh ! oh ! Comme un homme qui s’avise tout d’un coup: oh ! oh ! La surprise: oh ! oh !

Magdelon

Oui, je trouve ce oh ! oh ! admirable.

Mascarille

Il semble que cela ne soit rien.

Cathos

Ah ! mon Dieu, que dites-vous ! Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.

Magdelon

Sans doute; et j’aimerais mieux avoir fait ce oh ! oh ! qu’un poème épique.

Mascarille

Tudieu ! vous avez le goût bon.

Magdelon

Eh ! je ne l’ai pas tout à fait mauvais.

Mascarille

Mais n’admirez-vous pas aussiJe n’y prenais pas garde ? Je n’y prenais pas garde, je ne m’apercevais pas de cela, façon de parler naturelle, je n’y prenais pas garde. Tandis que, sans songer à mal, tandis qu’innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, je vous regarde, c’est-à-dire je m’amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple; Votre œil en tapinois… Que vous semble de ce mot tapinois ? n’est-il pas bien choisi ?

Cathos

Tout à fait bien.

Mascarille

Tapinois, en cachette: il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris: Tapinois.

Magdelon

Il ne se peut rien de mieux.

Mascarille

Me dérobe mon cœur: me l’emporte, me le ravit. Au voleur ! au voleur ! au voleur, ! au voleur ! Ne diriez-vous pas que c’est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter ? Au voleur ! au voleur ! au voleur, ! au voleur !

Magdelon

Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

Mascarille

Je veux vous dire l’air que j’ai fait dessus.

Cathos

Vous avez appris la musique ?

Mascarille

Moi ? point du tout.

Cathos

Et comment donc cela se peut-il ?

Mascarille

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.

Magdelon

Assurément, ma chère.

Mascarille

Écoutez si vous trouverez l’air à votre goût: hem, hem, la, la, la, la, la. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix; mais il n’importe, c’est à la cavalière.

(Il chante.)

Oh, oh, je n’y prenais pas…

Cathos

Ah ! que voilà un air qui est passionné ! Est-ce qu’on n’en meurt point ?

Magdelon

Il y a de la chromatique là dedans.

Mascarille

Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant ? Au voleur… Et puis comme si l’on criait bien fort, au, au, au, au, au, au voleur; et tout d’un coup comme une personne essoufflée, au voleur.

Magdelon

C’est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasmée de l’air et des paroles.

Cathos

Je n’ai encore rien vu de cette force-là.

Mascarille

Tout ce que je fais me vient naturellement, c’est sans étude.

Magdelon

La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l’enfant gâté.

Mascarille

À quoi donc passez-vous le temps ?

Cathos

À rien du tout.

Magdelon

Nous avons été jusqu’ici dans un jeûne effroyable de divertissements.

Mascarille

Je m’offre à vous mener l’un de ces jours à la comédie, si vous voulez; aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.

Magdelon

Cela n’est pas de refus.

Mascarille

Mais je vous demande d’applaudir comme il faut, quand nous serons là; car je me suis engagé de faire valoir la pièce, et l’auteur m’en est venu prier encore ce matin. C’est la coutume ici qu’à nous autres gens de condition, les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles et leur donner de la réputation; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire. Pour moi, j’y suis fort exact; et quand j’ai promis à quelque poète, je crie toujours: “ Voilà qui est beau ! ” devant que les chandelles soient allumées.

Magdelon

Ne m’en parlez point: c’est un admirable lieu que Paris; il s’y passe cent choses tous les jours qu’on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu’on puisse être.

Cathos

C’est assez: puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu’on dira.

Mascarille

Je ne sais si je me trompe; mais vous avez toute la mine d’avoir fait quelque comédie.

Magdelon

Eh ! il pourrait être quelque chose de ce que vous dites.

Mascarille

Ah ! ma foi ! il faudra que nous la voyions. Entre nous, j’en ai composé une que je veux faire représenter.

Cathos

Hé ! à quels comédiens la donnerez-vous ?

Mascarille

Belle demande ! Aux grands comédiens; il n’y a qu’eux qui soient capables de faire valoir les choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l’on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers et s’arrêter au bel endroit; et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s’y arrête et ne vous avertit par là qu’il faut faire le brouhaha ?

Cathos

En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d’un ouvrage: et les choses ne valent que ce qu’on les fait valoir.

Mascarille

Que vous semble de ma petite-oie ? La trouvez-vous congruante à l’habit ?

Cathos

Tout à fait.

Mascarille

Le ruban est bien choisi.

Magdelon

Furieusement bien. C’est Perdrigeon tout pur.

Mascarille

Que dites-vous de mes canons ?

Magdelon

Ils ont tout à fait bon air.

Mascarille

Je puis me vanter au moins qu’ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu’on fait.

Magdelon

Il faut avouer que je n’ai jamais vu porter si haut l’élégance de l’ajustement.

Mascarille

Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.

Magdelon

Ils sentent terriblement bon.

Cathos

Je n’ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.

Mascarille

Et celle-là ?

Magdelon

Elle est tout à fait de qualité; le sublime en est touché délicieusement.

Mascarille

Vous ne me dites rien de mes plumes ! comment les trouvez-vous ?

Cathos

Effroyablement belles.

Mascarille

Savez-vous que le brin me coûte un louis d’or ? Pour moi, j’ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu’il y a de plus beau.

Magdelon

Je vous assure, que nous sympathisons, vous et moi. J’ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte; et, jusqu’à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne ouvrière.

Mascarille, s’écriant brusquement.

Ahi ! ahi ! ahi ! doucement. Dieu me damne ! Mesdames, c’est fort mal en user; j’ai à me plaindre de votre procédé; cela n’est pas honnête.

Cathos

Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ?

Mascarille

Quoi ! toutes deux contre mon cœur en même temps ! m’attaquer à droit et à gauche ! Ah ! c’est contre le droit des gens; la partie n’est pas égale et je m’en vais crier au meurtre.

Cathos

Il faut avouer qu’il dit les choses d’une manière particulière.

Magdelon

Il a un tour admirable dans l’esprit.

Cathos

Vous avez plus de peur que de mal, et votre cœur crie avant qu’on l’écorche.

Mascarille

Comment diable ! il est écorché depuis la tête jusqu’aux pieds.

Les Précieuses ridicules Scène IX

Les Précieuses ridicules par Jean Baptiste Poquelin: Molière



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