Les Neiges d’antan

(Mis à jour le: 8 mai 2014)
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I

Ce siècle froid et sérieux
Ne croit plus aux folles chimères ;
Ils sont passés les temps joyeux
Dont nous ont parlé nos grand’mères !

 

Quand l’amour sensible et bien né,
Secouant des branches fleuries,
Souriait, tout enrubanné,
Dans la fraîcheur des bergeries,

Et, le soir, sous les marronniers,
Pressait la belle qui menace,
Mince, dans sa robe à paniers,
Comme une anguille, dans sa nasse.

Siècle heureux, de bisque nourri,
Dont la morale sans lisières
Se consolait des Dubarri,
Avec la vertu des rosières !

Comme on prenait des airs penchés
Pour mener paître dans la plaine
Quatre moutons endimanchés
Dont on avait frisé la laine !

Et comme, à l’ombre des ormeaux,
C’était une charmante chose
D’entendre au loin vos chalumeaux,
Bergers blonds, en culotte rose !

Pour fuir la cour du roi Pétaud,
Ou les croquants de mince étoffe,
On emportait dans son château
Son singe ― avec son philosophe.

Et c’était fête, tous les jours,
Grâce aux amabilités jointes
Du petit chien qui fait des tours
Et de l’abbé qui fait des pointes.

Oh ! Les soupers sur les balcons !
Les soupers fins, où la campagne
Semblait, au travers des flacons,
De la couleur du vin d’Espagne !

Oh ! l’esprit ! oh ! les bons caquets
Saupoudrés de littérature,
Quand on montait, par les bosquets,
Vers quelque temple à la nature !

L’ombre, parfois, faisait oser.
Sous l’abri des grottes opaques,
On entendait plus d’un baiser…
Mis sur le compte de Jean-Jacques !

Les vers luisants, dans les gazons,
Brillaient comme des émeraudes ;
Le vent emportait les chansons ;
La nuit mouillait les têtes chaudes ;

Et la bouteille, aux larges flancs
Où l’araignée a mis ses toiles,
Pour les convives chancelants
Doublait le nombre des étoiles !…

II

Hélas ! Hélas ! ― au gouffre ouvert
Tous sont tombés : ― pas un qui bouge !
Un soir, à l’heure du dessert,
Vint à passer l’homme au bras rouge !

Ils se levèrent sans effort,
Le calme au front, l’orgueil dans l’âme,
Doux et polis devant la mort,
Comme auprès d’une grande dame.

Le jeune au vieux cédait le pas
Avec des grâces enfantines ;
L’urbanité de leur trépas
Fit un salon des guillotines.

On eût dit, à les voir venir
Vers les sanglantes boucheries,
Qu’ils récitaient, pour mieux finir,
L’oraison des galanteries ;

Et leur tête, en ces jours ardents
Où le peuple agitait sa foudre,
Tomba-le calembour aux dents ―
Avec un nuage de poudre !…

 




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