Les fleurs du mal suite 2

(Mis à jour le: 12 janvier 2016)
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XXXIII – REMORDS POSTHUME

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,

Au fond d’un monument construit en marbre noir,

Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir

Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse

Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,

Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,

Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini

(Car le tombeau toujours comprendra le poète),

Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,

Te dira: « Que vous sert, courtisane imparfaite,

De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »

– Et le vers rongera ta peau comme un remords.

XXXIV – LE CHAT

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux;

Retiens les griffes de ta patte,

Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,

Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir

Ta tête et ton dos élastique,

Et que ma main s’enivre du plaisir

De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,

Comme le tien, aimable bête

Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,

Un air subtil, un dangereux parfum

Nagent autour de son corps brun.

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XXXV – DUELLUM

Deux guerriers ont couru l’un sur l’autre, leurs armes

Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.

Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes

D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.

Les glaives sont brisés ! Comme notre jeunesse,

Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,

Vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse.

– O fureur des cœurs mûrs par l’amour ulcérés !

Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces

Nos héros, s’étreignant méchamment, ont roulé,

Et leur peau fleurira l’aridité des ronces.

– Ce gouffre, c’est l’enfer, de nos amis peuplé !

Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,

Afin d’éterniser l’ardeur de notre haine !

XXXVI – LE BALCON

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,

O toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !

Tu te rappelleras la beauté des caresses,

La douceur du foyer et le charme des soirs,

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !

Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,

Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.

Que ton sein m’était doux ! Que ton cœur m’était bon !

Nous avons dit souvent d’impérissables choses

Les soirs illumines par l’ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant !

En me penchant vers toi, reine des adorées,

Je croyais respirer le parfum de ton sang.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,

Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,

Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !

Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,

Et revis mon passé blotti dans tes genoux.

Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses

Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton coeur si doux ?

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,

Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,

Comme montent au ciel les soleils rajeunis

Après s’être lavés au fond des mers profondes ?

– O serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !

XXXVII – LE POSSÉDÉ

Le soleil s’est couvert d’un crêpe. Comme lui,

O Lune de ma vie ! emmitoufle-toi d’ombre

Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre,

Et plonge tout entière au gouffre de l’Ennui;

Je t’aime ainsi ! Pourtant, si tu veux aujourd’hui,

Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,

Te pavaner aux lieux que la Folie encombre

C’est bien ! Charmant poignard, jaillis de ton étui !

Allume ta prunelle à la flamme des lustres !

Allume le désir dans les regards des rustres !

Tout de toi m’est plaisir, morbide ou pétulant;

Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore;

II n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant

Qui ne crie: O mon cher Belzébuth, je t’adore !

XXXVIII – UN FANTÔME

I – Les Ténèbres

Dans les caveaux d’insondable tristesse

Où le Destin m’a déjà relégué;

Où jamais n’entre un rayon rose et gai;

Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,

Je suis comme un peintre qu’un Dieu moqueur

Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres;

Où, cuisinier aux appétits funèbres,

Je fais bouillir et je mange mon coeur,

Par instants brille, et s’allonge, et s’étale

Un spectre fait de grâce et de splendeur.

A sa rêveuse allure orientale,

Quand il atteint sa totale grandeur,

Je reconnais ma belle visiteuse:

C’est Elle ! Noire et pourtant lumineuse.

II – Le Parfum

Lecteur, as-tu quelquefois respiré

Avec ivresse et lente gourmandise

Ce grain d’encens qui remplit une église,

Ou d’un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise

Dans le présent le passé restauré !

Ainsi l’amant sur un corps adoré

Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds,

Vivant sachet, encensoir de l’alcôve,

Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,

Tout imprégnés de sa jeunesse pure,

Se dégageait un parfum de fourrure.

III – Le Cadre

Comme un beau cadre ajoute à la peinture,

Bien qu’elle soit d’un pinceau très-vanté,

Je ne sais quoi d’étrange et d’enchanté

En l’isolant de l’immense nature,

Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,

S’adaptaient juste à sa rare beauté;

Rien n’offusquait sa parfaite clarté,

Et tout semblait lui servir de bordure.

Même on eût dit parfois qu’elle croyait

Que tout voulait l’aimer; elle noyait

Sa nudité voluptueusement

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Dans les baisers du satin et du linge,

Et, lente ou brusque, à chaque mouvement

Montrait la grâce enfantine du singe.

IV – Le Portrait

La Maladie et la Mort font des cendres

De tout le feu qui pour nous flamboya.

De ces grands yeux si fervents et si tendres,

De cette bouche où mon coeur se noya,

De ces baisers puissants comme un dictame,

De ces transports plus vifs que des rayons,

Que reste-t-il ? C’est affreux, ô mon âme !

Rien qu’un dessin fort pâle, aux trois crayons,

Qui, comme moi, meurt dans la solitude

Et que le Temps, injurieux vieillard,

Chaque jour frotte avec son aile rude…

Noir assassin de la Vie et de l’Art,

Tu ne tueras jamais dans ma mémoire

Celle qui fut mon plaisir et ma gloire !

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XXXIX

Je te donne ces vers afin que si mon nom

Aborde heureusement aux époques lointaines,

Et fait rêver un soir les cervelles humaines,

Vaisseau favorisé par un grand aquilon,

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,

Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon,

Et par un fraternel et mystique chaînon

Reste comme pendue à mes rimes hautaines;

Etre maudit à qui, de l’abîme profond

Jusqu’au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !

– O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,

Foules d’un pied léger et d’un regard serein

Les stupides mortels qui t’ont jugée amère,

Statue aux yeux de jais, grand ange au front d’airain !

XL – SEMPER EADEM

« D’où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,

Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? »

– Quand notre coeur a fait une fois sa vendange

Vivre est un mal. C’est un secret de tous connus,

Une douleur très simple et non mystérieuse

Et, comme votre joie, éclatante pour tous.

Cessez donc de chercher, ô belle curieuse !

Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous !

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Taisez-vous, ignorante ! Âme toujours ravie !

Bouche au rire enfantin ! Plus encor que la Vie,

La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon cœur s’enivrer d’un mensonge,

Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe

Et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils !

XLI – TOUT ENTIÈRE

Le Démon, dans ma chambre haute

Ce matin est venu me voir,

Et, tâchant à me prendre en faute

Me dit: « Je voudrais bien savoir

Parmi toutes les belles choses

Dont est fait son enchantement,

Parmi les objets noirs ou roses

Qui composent son corps charmant,

Quel est le plus doux.»- O mon âme !

Tu répondis à l’Abhorré:

« Puisqu’en Elle tout est dictame

Rien ne peut être préféré.

Lorsque tout me ravit, j’ignore

Si quelque chose me séduit.

Elle éblouit comme l’Aurore

Et console comme la Nuit;

Et l’harmonie est trop exquise,

Qui gouverne tout son beau corps,

Pour que l’impuissante analyse

En note les nombreux accords.

O métamorphose mystique

De tous mes sens fondus en un !

Son haleine fait la musique,

Comme sa voix fait le parfum ! »

XLII

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,

Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,

A la très belle, à la très bonne, à la très chère,

Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?

– Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges:

Rien ne vaut la douceur de son autorité

Sa chair spirituelle a le parfum des Anges

Et son oeil nous revêt d’un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude

Que ce soit dans la rue et dans la multitude

Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit: « Je suis belle, et j’ordonne

Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau;

Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. »

Les fleurs du mal
Charles Baudelaire



  1. 21 octobre 2006 @ 09:47 Scully

    L’ombre de mes pas…
    Je viens, dans un élan d’émerveillement vous conter combien vos mots, vos vers me sont agréables….
    Juste une ombre, celle de mon passage….
    Je vous souhaite une bonne continuation…
    Bien à vous….
    Scully

    Répondre

  2. 29 avril 2008 @ 22:54 merzaka

    la vie nest pas somple
    tes mot puissant ont toucher mon coeur et ils ont reveilles mes soufrrances .jesperes lire tes nouveau poemes le plus proche car tu me fait vivre un beau espoir .lespoir qun jour ma solitude sexile a toujours .je te souhaite bon contunuation et un grand succes merci pr te sbeau poemes

    Répondre


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