Les Embaumeurs

(Publié le 5 mai 2007) (Mis à jour le: 17 décembre 2015)
 
Les vieux égyptiens vénéraient fort les morts ;
Ils avaient même l’art de soustraire les corps
Au travail dévorant de la faux de Saturne.
Ils ne les mettaient point en cendres, dans une urne,
Comme le pratiquaient les austères Romains ;
Mais, les débarrassant des organes humains
Corruptibles, de baume et de fins aromates
Ils les bourraient et, par ces choses délicates,
Dans le rose granit d’un monument sculpté


Leur conservaient longtemps air de vitalité.
Ce secret ne s’est point tout à fait en nos âges
Perdu. Non ; de nos jours d’habiles personnages
Ont acquis du renom dans cet art sépulcral,
Et l’on peut, entre tous, citer Monsieur Gannal.
Mais on fait mieux encor : sur l’âme l’on opère,
Sur l’âme rayonnante en son étroite sphère ;
En un mot, on agit sur l’être en plein ressort :
Le vif est embaumé tout autant que le mort.

Vous vous moquez ! -moi ? Non. -vraiment ? -je vous le jure ;
J’observe, et dans le cœur de l’humaine nature
Je signale un esprit de ruse et de détour
Fort commun et déjà très-ancien, car du jour
Où la société s’aiguise et se raffine
Dans ses nombreux rapports, l’humanité décline
Les actes violents et voile de son mieux
Ses défaillances ou ses plans malicieux.
Voyez un peu l’ami dont l’affection baisse
Et qui veut déguiser son défaut de tendresse :
Il se montre, à l’endroit du cœur qu’il va quitter,
D’une sollicitude à l’impatienter.

Shakspeare l’avait dit, ce grand devin des âmes :
Lorsque de l’amitié les admirables flammes
Commencent à pâlir, elle redouble d’art
Et vous comble de soins, d’honnêteté, d’égard.

La simple bonne foi n’a jamais tant de zèle ;
On n’est point si poli tant que l’âme est fidèle ;
Trop de pas, trop de mots sont le signe certain
D’une amitié qui meurt et d’un cœur qui s’éteint.

De même pour l’amant à légère cervelle
Qu’un nouveau goût entraîne après quelque autre belle :
S’il n’est pas un brutal, un horrible goujat,
Il ne brisera point ses nœuds avec éclat ;
Mais, glissant plus de miel en sa fausse parole,
Jusqu’au dernier instant il soutiendra son rôle
D’amant passionné ; ce ne seront alors
Que chauds empressements, que sensibles transports,
Promesses de plaisirs, baisers, cajolerie,
Et même de cadeaux une abondante pluie ;
Bref, le jour du départ sera le plus aimant :
Embaumement complet du divin sentiment.

Maintenant arrivons aux hommes de l’idée,
À ces graves penseurs dont l’âme est possédée
Du seul amour du vrai, soi-disant ; nous verrons
Qu’ils usent du même art suivant leurs passions.

Un critique veut-il couper court à la gloire
D’un rimeur trop ardent à remplir la mémoire
De ses concitoyens du doux bruit de ses vers ?
Il cueille pour son front les lauriers les plus verts,
Chante le beau printemps de sa verve à tue-tête,
L’exalte outre mesure, et puis après le traite
D’homme usé, de poëte en faillite et glacé ;
Il l’embaume en un mot dans son brillant passé.

Et ce délicieux écrivain philosophe
Qui n’aime point l’éclat trop tranché d’une étoffe,
Et, de purs demi-tons, de nuances épris,
Soutient que le vrai n’est ni blanc, ni noir, mais gris ;
Quand tout doucettement il attaque et ruine
Un grand culte basé sur l’essence divine
De cet être adorable, étonnant, merveilleux,
Qui les faibles aima seul et parla pour eux,
Tout en le dépouillant de son nimbe céleste,
Il lui garde respect, et, saintement funeste,
Il embaume le dieu dans l’éloge exalté
Des sublimes vertus de son humanité.

Enfin ces orateurs qui, montés au pinacle
Et fiers de gouverner l’empire sans obstacle,
Jettent force louange à leurs rivaux à bas,
Les croyant à jamais dévolus au trépas ;
Encor des embaumeurs, des gens dont la tactique
Fait pendant, sur le haut du tremplin politique,
Aux manieurs de plume… ô fils des pharaons !
Le temps vous a traités de terribles façons :
Il a fauché vos dieux, vos cités et vos temples,
Mais il nous est resté de vous de bons exemples ;
Et longtemps, bien longtemps, l’art de vos embaumeurs
Trouvera parmi nous de fervents sectateurs.

Publié en 1864.

Recueil Les satires
Auguste Barbier




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