Dixième vision

(Publié le 15 octobre 2008) (Mis à jour le: 23 juin 2016)
Quand le maître des dieux sur l’homme et sur la femme
Dans un premier regard eut assouvi son âme,
Les bourreaux prosternés racontèrent comment
La mort, éclair vengeur tombé du firmament,
Avait exécuté leurs volontés suprêmes,
Pulvérisé l’impie et puni ses blasphèmes ;
Comment ce nid obscur de malédiction,
D’où sortait le murmure et la sédition,
Avait vu dévorer en cendre par les flammes
Ce livre empoisonneur qui fascinait les âmes ;
Comment, de cette grotte hôtes mystérieux,
Ces deux beaux étrangers avaient ravi leurs yeux,
Et comment, transportés dans la barque céleste,
Ils attendaient, soumis, leur destin d’un seul geste.

Au récit de la mort du traître Adonaï,
Voyant du souverain le front épanoui
S’éclairer comme un mont qui surgit d’un nuage,
Les bourreaux , d’un tel crime imaginant le gage,
Savouraient dans leurs cœurs leur sublime forfait,
Et d’avance au service égalaient le bienfait.
« Ministres courageux des divines colères,
Dit Nemphed, recevez vos trop justes salaires.
En leur jetant ces mots, de son pied soulevé,
De cinq coups convulsifs il frappe le pavé.
Au terrible signal qu’un sourd écho répète,
Sortent en se courbant, d’une trappe secrète,
Cinq colosses humains, exécuteurs cachés,
Monstres dressés au sang, par le sang alléchés,
Dont la langue arrachée assure le silence.
Un fer nud à la main, chacun des cinq s’élance
Sur un des cinq géants de l’esquif descendus
Le fer plonge cinq fois dans leurs cœurs confondus ;
Le blasphème à la bouche, ils roulent. sur les dalles
Aux pieds du roi des dieux, qui sourit de leurs râles ;
Leur âme sous ses yeux s’échappe en lacs de sang ;
Il joue avec l’orteil dans ce flot rougissant,
Comme au bard du ruisseau, sur la grève qui fume,
Un pied d’enfant distrait badine avec l’écume..
Et, quand toute leur veine a coulé de leur sein,
Les froids exécuteurs de son secret dessein,
Dans la mare de pourpre où leurs larges pieds glissent,
Prenant les corps sanglants, sans que leurs fronts pâlissent,
L’un par les longs cheveux et l’autre par les piés,
Comme on lance une roche aux gouffres effrayés,
Du gigantesque effort que l’élan leur imprime
Par-dessus les créneaux les jettent clans l’abîme..
Du faîte de la tour, qui leur brise le front,
On voit s’entre-choquer les membres et le tronc.

« Maintenant, dit Nemphed, qu’ils parlent à la terre !…
La mort seule et la nuit connaîtront ce mystère.
Célestes confidents de mon sacré pouvoir,
Qui pouvez seuls ici tout entendre et tout voir,
Que ces secrets divins meurent dans vos pensées
Par l’empire des cieux déjà récompensées !
Nos fourbes ont conquis ce pouvoir incertain,
Que la nuit rarement transmet jusqu’au matin
Par nos complicités habilement tramées,
Sur les âmes des dieux soumises ou charmées
-Prolongeons à jamais ce suprême ascendant ! .
De leurs séditions calmons le flot grondant !
Le trône veut sans fin qu’on trompe ou qu’on opprime :
Malheur à qui s’arrête un seul jour dans le crime !
Un plus hardi l’atteint. aux périlleux sommets.
Que nos forfaits unis ne sommeillent jamais,
Et que la tyrannie d’en haut jamais rie s’use :
Le prestige des forts, c’est le crime et la ruse !
Si d’un crime plus grand un autre est l’inventeur,
L’empire nous échappe et passe à son auteur !…

« Adonaï n’est plus ; le peuple qui sommeille
N’entendra plus d’en bas la voix qui le réveille.
Voyez, j’ai fait le crime, et j’ai coupé la main !
De l’enfer et du ciel chef-d’œuvre surhumain,
Le hasard m’a livré ces belles créatures
Dont la perfection fait honte à nos natures ;
Instruments de plaisir et de séduction,
J’ai des moyens nouveaux de domination ;
J’ai des projets sur eux qui ne font que d’éclore…
Ils m’ont frappé l’esprit ainsi qu’un météore.
Allez, laissez-moi seul de mon vague dessein
Couver sous le secret les ombres dans mon sein ;
Et vous, allez jouir des célestes délices
Que ma main vous assure au prix de leurs supplices ! »
Puis, montrant aux muets par son doigt gouvernés
Les deux jeunes amants sur le marbre enchaînés :
« Emportez, leur dit-il, au palais des esclaves
Ce jeune enfant des bois rivé dans ses entraves ;
Qu’on prépare son corps avec précaution
A subir des muets la mutilation. »
Puis touchant les jumeaux du pied : Qu’on les éloigne !
Dit-il, et de son lait qu’une esclave les soigne.
Qu’ils boivent quelques jours la vie avant la mort !
Ma sagesse, plus tard, pariera sur leur sort..
Quant à cette beauté qui les baigne de larmes,
Portez-la comme un dieu sans regarder ses charmes ;
Mes regards l’ont choisie au milieu du troupeau :
Qu’on rompe les liens qui froisseraient sa peau !
Que l’huile de la menthe et les larmes de l’ambre
En rosée odorante inondent chaque membre ;
Qu’on égoutte les fleurs pour composer son bain ;
Que le lait soit son eau, que le miel soit son pain,
Et que sur ses tapis elle n’ait pour entraves
Que les bras complaisants de vingt belles esclaves ! »

Il dit. Obéissant à ces accents sacrés,
Et de la tour sonore inondant les degrés,
Les esclaves courbés accomplissent son ordre.
En vain de Daïdha l’on voit les bras se tordre ;
En vain sa voix brisée invoque son amant :
Le rire répond seul à son gémissement.
Aux angoisses du cœur de la charmante proie,
Aux soubresauts du sein sous les ondes de soie,
Aux palpitations de ses muscles souffrants,
Nul signe de pitié n’attendrit ses tyrans.
Des grâces du supplice ils repaissent leur vue,
Comme si cette femme était une statue.

Nemphed, par ce spectacle et ces cris fasciné,
La suit jusqu’au palais aux reines destiné.
Il détache à regret ses yeux de ce visage ;
Puis, le front tout rêveur et chargé d’un nuage,
Faisant pâlir de loin ses ministres tremblants,
Sous ses portiques d’or il s’enfonce à pas lents ;
Et le front dans les mains, terrible et sombre geste,
Il s’assied au banquet sur le trône céleste.

Or, au bruit de ces voix, aux vapeurs de l’encens,
Quelle distraction assombrissait ses sens ?
Aux éclats de plaisir des immortels convives,
Que roulaient dans son front ses deux tempes pensives ?
De ce nuage obscur quel éclair sortirait ?…
Nemphed de sa pensée avait seul le secret.
Adopté par les dieux dès sa première enfance,
Sans mère, sans amour et sans reconnaissance,
Dans l’intrigue des cours dès ce jour renfermé,
Nul sentiment. humain en lui n’avait germé.
Son âme sans attraits n’était qu’intelligence ;
Ses passions, orgueil, ambition, vengeance :
Monter était pour lui l’univers tout entier,
Quel que fût sous ses pas l’abîme ou le sentier ;
Et comme il avait vu, dans les célestes luttes,
Que les grands pas étaient suivis de grandes chutes,
Pour gravir du pouvoir le sommet escarpé,
Sa sourde ambition dans l’ombre avait rampé ;
Pour briser tout obstacle à sa fourbe sublime,
Sa main au lieu du glaive avait saisi la lime ;
Soumettant à tout prix son orgueil débouté,
De bassesse en bassesse il avait tant monté,
Il avait tant flatté les vanités pressées,
Avait tant infiltré sous terre ses pensées,.
Tant servi, tant trahi de maîtres couronnés,
Pour des maîtres futurs d’avance abandonnés ;
Il avait tant flairé sur des ondes limpides
Du vent encor dormant les invisibles rides,
De tant de dieux rivaux soufflé les passions,
Et tant vu remuer de flux de factions,
Qu’à chaque mouvement de la vivante houle
Un flot l’avait d’en bas soulevé dans la foule,
Laissé tomber, repris, laissé, repris cent fois,
Jeté comme une écume au piédestal des rois !

Nul sentiment humain, battant dans sa poitrine,
N’avait fait dans sa marche hésiter sa doctrine,
Dans son chemin couvert pitié ni repentir
N’avait pu seulement d’un pas le ralentir.
Pour l’ami renversé, sans regard et sans honte,
L’homme n’était pour lui qu’un échelon qu’on monte,
Dont on repousse, après, le corps avec mépris.
Les hauteurs du pouvoir sont faites de débris.
Il riait dans son cœur de l’imbécile foule
Qui s’arrête à compter les corps morts qu’elle foule :
« Quand au faîte escarpé l’on dirige ses pas,
Malheur, se disait-il, à qui regarde en bas ! »
C’est ainsi que, planant sur sa caste insensée
De toute la hauteur de sa froide pensée,
Jusqu’au trône céleste il s’était élevé.
Tel un miasme impur des marais soulevé,
Traînant sur !es bas lieux sa masse infecte et sombre,
De la fange exhalé croupit longtemps dans l’ombre,
Puis de ce vil niveau par degrés s’élevant,
Salit de ses lambeaux les ailes de tout vent,
Et, dans le ciel enfin, éclatant météore,
Y fait briller sa boue à l’égal d’une aurore !

Maintenant sur le faîte, et l’abîme à ses piés,
Il n’osait le sonder de ses yeux effrayés,
Et, pour y résister au vent qui le secoue,
Il rampait sur le trône ainsi que dans la boue.
Son empire n’était qu’une, ondulation
Entre les chefs déçus de chaque faction ;
Et, sur ce lac bouillant de sa ruine avide,
Il vivait de terreur suspendu sur le vide !
Mais, bien qu’il renfermât sa pensée en dedans,
Sa domination voulait des confidents :
Ministres corrupteurs d’infernales intrigues,
Pour épier les cœurs et déjouer les brigues,
Pour lire sur les fronts et sonder le terrain ;
Pour serrer tour à tour ou ramollir le frein,
Pour garder de complot la fortune du maître,
Sa coupe de poison et son sommeil de traître,
Des dieux inférieurs à sa grandeur vendus,
De ses nuits, de ses jours, compagnons assidus,
Fils secrets et brisés de sa sanglante trame,
Entraient dans sa pensée et surprenaient son âme.
C’est par eux qu’il tenait sous d’habiles niveaux
Les partis endormis l’un de l’autre rivaux.
Son règne entre les dieux ajournait seul la lutte ;
Même en les grandissant, il retardait sa chute..
Sabher, Azem, Akil, Serendyb, Asrafiel,
Étaient les confidents des hauts secrets du ciel ;
Chacun, feignant l’amour pour le tyran suprême,
Dans ce chef méprisé n’adorait que soi-même,
Épiant le moment de le précipiter
Du faîte où leur dédain l’avait laissé monter ;
Et lui, lisant du cœur la haine dans leurs âmes,
Les tenait sous sa main comme un glaive à deux lames.
Qui défend la poitrine et blesse en défendant.

Son cœur dans un seul cœur se fiait cependant ;
C’était un cœur de femme encore enfant, ravie
A sa mère inconnue en venant à la vie,
Fruit vert que flétrissait une injuste oppression.
Mais, bien moins pour l’amour que pour l’ambition,
Nemphed, déjà glacé par les neiges de l’âge,
L’avait soustraite jeune au banal esclavage,
Pour sa débile main préparée en appui,
Et jusqu’au rang suprême emportée avec lui.
Son nom était Lakmi. Sous sa douzième année
Sa joue était déjà légèrement fanée ;
Car le miasme impur de cet air infecté,
Avant qu’elle eût fleuri, pâlissait la beauté.
Mais à la majesté de sa taille élevée,
A la splendeur des traits sur cette âme gravée,
Au marbre de sa peau sous les parfums poli,
A sa lèvre où l’orgueil naissant traçait son pli,
Au tissu transparent de chevelure noire
Qui de l’épaule à nu laissait briller la moire,
À l’ovale élargi de ses grands yeux de jais,
D’où son âme en s’ouvrant illuminait ses traits,
On voyait qu’une grande et puissante nature
Avait marqué d’un sceau la noble créature,
Et qu’un germe d’amour l’accomplirait plus tard,
Si l’homme ne l’avait brûlée à son regard !

Mais Nemphed sous son souffle avait flétri la rose,
Avant que du printemps la feuille fût éclose :
Dans la corruption d’un soleil trop hâté
Il avait fait mûrir son âme et sa beauté,
Et, pressé d’en tirer un infernal usage,
Il avait perverti lui-même son ouvrage ;
Il avait détaché ce cœur de tout lien,
Pour l’arracher de terre et l’enchaîner au sien,
Et, de tous ses forfaits instrument ou complice,
Lui faire partager sa gloire ou son supplice.
Il l’avait enlacée, elle aux membres de lait,
A ses membres vieillis, ainsi qu’un bracelet
Que rive à l’avant-bras la vierge de l’Asie,
Et qu’on n’arrache plus du corps qu’avec la vie.
Non que son cœur stérile aimât la tendre enfant
Que son souffle tuait tout en la réchauffant ;
Mais il avait besoin, pour mieux filer sa trame,
De se l’incorporer en se vouant son âme :
Elle était le lézard espion du serpent,
Qui devance au soleil le reptile rampant ;
Le chacal que le tigre en avant-garde lance ;
L’appât que le pêcheur sur les ondes balance ;.
L’aspic au dard de feu, sur soi-même endormi,
Que sur les bords du Nil un perfide ennemi
Glisse dans la corbeille et cache sous la rose,
Pour distiller la mort à la main qui s’y pose !

Dès ses jours innocents pervertie à dessein,
Lui-même avait versé le poison dans son sein
Comme on élève une âme à la chaste innocence,
A la perversité façonnant son enfance,
Il avait renversé par cet art infernal
Dans ce cœur tout à lui le vrai, le bien, le mal,
Donné d’une vertu le nom à chaque vice,
A la sincérité préféré l’artifice,
L’audace à la pudeur, la haine à l’amitié,
La cruauté railleuse à la tendre pitié ;
Et selon que l’enfant, de poison allaitée,
De malice et de crime était plus infectée,
L’instruisant par degrés de forfait en forfait,
Il la récompensait du mal qu’elle avait fait ;
Et pour horrible prix de cette horrible escrime,
Il lui donnait la joie avec l’orgueil du crime !…
Mais le dernier degré de cette instruction
Était l’œuvre accompli : dissimulation.

Aussi l’âme enfantine à cet air exposée,
Humant l’odeur du sang au lieu de la rosée,
Par émulation torturant ses penchants,
Couvrait d’un front naïf l’astuce des méchants :
De génie et de grâce également douée,
Belle, tendre, pensive, et pourtant enjouée,
Savante en tous ces arts dont la corruption
S’efforçait d’exalter l’ardente passion,
A trouver dans les mots de si brillants symboles
Que la nature vit et sent dans les paroles,
A composer, des sucs exprimés par ses mains,
Des philtres qui versaient des songes surhumains,
A simuler du geste ou l’amour ou la haine
Qu’écrit la passion sur la figure humaine,
A passer à son gré du rire faux aux pleurs,
A nouer ses cheveux en y tressant des fleurs,
A donner au contact de ses lèvres errantes
L’odeur et le frisson des brises enivrantes,
A fasciner tout ceil tombé dans son regard,
A remuer le cœur, même au sein du vieillard.

Nemphed, qui de ces dons décorait son ouvrage,
Les faisait servir tous à son infâme usage.
Bien qu’il fît son jouet de cet être charmant,
Ce jouet dans ses mains était un instrument,
Instrument de forfaits, dont la grâce et l’enfance
Écartaient de l’esprit jusqu’à la défiance.
C’est Lakmi qui semait, par de rusés discours,
La discorde et l’envie, atmosphère des cours ;
Qui fomentait la haine et soufflait les cabales
Pour nouer ou briser des intrigues rivales.
C’est elle qui, sous l’air d’un enfant indiscret,
Laissait comme échapper de son cœur un secret ;.
Secret qui, du tyran servant l’hypocrisie,
Déroutait des rivaux la sombre jalousie,
Et, détournant leurs yeux vers quelque faux dessein,
Au véritable coup leur découvrait le sein.
C’est elle qui, des cœurs épiant les ivresses,
Leur surprenait un mot fuyant sous des caresses,
Et, comme une tisseuse au doigt sûr et subtil,
Du seul bout de la trame ourdissait tout le fil ;
Elle qui, préparant le piége où l’on trébuche,
Attirait en riant la victime à l’embûche,
Tandis que le poignard dans l’ombre suspendu
La frappait, sans briller, d’un coup inattendu ;
Elle qui, consommant des cruautés plus lentes,
Savait broyer la mort dans le venin des plantes,
Cacher entre ses dents l’imperceptible dard
Qui d’un trépas soudain étonnait le regard :
Car, dans ce noir palais de ruse et de malice,
Toute lèvre en buvant soupçonnait le calice ;
Et pour verser la mort il fallait, ô stupeur !
Qu’un enfant venimeux la lançât dans le cœur.

Par l’orgueil, et par l’or, et par mille délices,
Nemphed récompensait ces ténébreux services :
Elle jouait en reine avec le sceptre d’or,
Puisait, à son désir, dans le divin trésor,
Attachait à son front le sacré diadème,
Ou passait à son doigt l’anneau, signe suprême,
Et dont le seul aspect, du souverain des dieux
Faisait exécuter l’ordre silencieux.
Dans un palais touchant aux célestes demeures,
Cent esclaves choisis lui variaient les heures :
Les uns sous ses regards faisaient germer les fleurs,
Pour revêtir le sol de suaves couleurs ;
Les autres, de l’air même humectant les haleines,
Vidaient et transvasaient les urnes toujours pleines,
Ou, des arbres trempés agitant les rameaux,
Donnaient au vent le froid et la senteur des eaux ;
Ceux-là faisaient pleuvoir, d’arcades en arcades,
Sur les gazons perlés l’écume des cascades ;
Ceux-ci lui mariaient, au caprice des sens,
Les saveurs du festin tout embaumé d’encens ;
D’autres, pour la porter dans ses célestes chambres,
En corbeille animée assouplissaient leurs membres,
De peur que sous le poids de son corps étendu
Le muscle de leurs bras n’eût un pli défendu.

Lakmi multipliait, fidèle à la coutume,
L’éclat de sa beauté par l’éclat du costume,
Et dans des yeux ravis longuement s’admirait
En face du cristal où flottait son portrait ;
Non que l’enivrement qu’elle avait d’elle-même
Fût ce besoin secret de charmer ce qu’on aime,
Mais ce besoin jaloux d’écraser d’un coup d’oeil
Des rivales beautés la malice et l’orgueil.
Elle sortait de à séduisante et rieuse ;
Éblouissant d’attraits la foule curieuse.
Abeille matinale à butiner son thym,
Couvrant son cœur profond d’un visage enfantin,.
Elle errait à son gré dans cc palais des vices,
Pour prendre tous les cœurs à ses vils artifices.
Tantôt elle tendait l’astucieux filet
De ses ruses de femme aux sens qu’elle troublait ;
Dans les cœurs alléchés semait les espérances,
Affectait des penchants, montrait des préférences,
Jetait ces demi-mots dont le sens fait rêver,
Par ses adorateurs les laissait achever.
Tantôt, dans les accès d’un abandon folâtre,
Se donnant en spectacle à la foule idolâtre,
Par la danse ou le son du luth mélodieux
Elle enchantait l’oreille et captivait ’les yeux ;
Ame parmi ces corps, sa vive intelligence
Dominait les instincts de cette vile engeance.
Le sourire hébété l’applaudissait toujours.
Tantôt s’interrompant par quelques fous discours,
Comme un enfant distrait qu’un vol de mouche entraîne,
Déposant, pour jouer, la majesté de reine,
Aux regards étonnés des femmes, des géants,
Elle allait se mêler aux plaisirs des enfants,
Se laissait défier aux luttes et aux courses,
Jouait avec le sable ou l’écume des sources,
Trempait comme eux ses pieds, et de ses vêtements
Semait sur les gazons l’or et les diamants ;
Comme si de ses jeux la présence et l’image
L’arrachaien à son rang et lui rendaient son âge !
Aussi toutes les voix partout la demandaient ;
Tous les fronts à ses yeux, sombres, se déridaient.
Sous la fausse couleur dont il gardait, l’empreinte,
Le sien à force d’art écartait toute crainte.
On oubliait, auprès de cet être charmant,
Que l’ombre de Nemphed la couvrait constamment ;
On se laissait séduire à sa première vue :
Ainsi lorsque la foudre éclate dans la nue,
Incendiant la mer de la flamme des cieux,
D’enfants assis au bord un groupe insoucieux
Pour voir ce feu du ciel se penche du rivage.
Et joue avec l’éclair qui n’en est que l’image.

A ces banquets des dieux, aux pieds du maître assise
Comme un oiseau privé, seule elle était admise,
Et Nemphed, du pouvoir pour oublier le poids,
Roulait de ses cheveux les ondes dans ses doigts.
Des autres confidents l’astucieuse troupe
S’écartait par respect du redoutable groupe ;
Ces dieux inférieurs sur les degrés du ciel
S’asseyaient à des rangs séparés. Asrafiel,
Le plus grand, le plus beau de ces Titans célestes,
Les dominait du front, du regard et des gestes ;
On voyait que la. terre avait, en le formant,
De la matière en lui prodigué l’élément,
Et, du feu des volcans que le tonnerre allume,
En secouant la torche animé cette écume.
La voûte de granit sentait sa pesanteur,
Sa taille des piliers égalait la hauteur ;
Comme les nœuds du bois qui font renfler l’écorce,
Ses muscles au repos articulaient sa force,
Et sur sa nuque, égale aux nuques de taureau,
Au moindre mouvement palpitaient sous la peau.
Ses bras nerveux, noués à l’épaule robuste,
Sur ses flancs onduleux pendaient le long du buste ;
Ses larges pieds posaient au sol comme du plomb ;
Et ses membres, gardant l’équilibre et l’aplomb
Même quand sous un poids penchait son tronc de marbre,
Rassuraient le regard et ressemblaient à l’arbre
Qui, dans Ie roc profond sous terre enraciné,
Balance aux vents ses bras sur sa base incliné.

La foule des géants frissonnait à sa vue ;
Sa main était l’étau, son poignet la massue ;
Le peuple, à qui la force imprime le respect,
Le craignait, l’admirait, s’ouvrait à son aspect,
Et ne comprenait pas comment ce corps superbe,
Sous les pieds de Nemphed se courbant comme une herbe,
Servait sa perfidie et son ambition,
Ni comment le serpent enchaînait le lion.
Mais cette force était son âme tout entière ;
Ses passions étaient celles de la matière ;
Un seul doigt remuait ces immenses ressorts :
La flamme du plaisir qui couvait dans ce corps.
Le front sans profondeur et fuyant en arrière
N’ombrageait qu’à demi la saillante paupière ;
Le globe de ses yeux, d’un azur pâle et clair,
Dont la lourde paupière amortissait l’éclair,
Bien que vaste et sortant comme à fleur du visage,
Semblait toujours trempé d’un humide nuage,
Et, regardant à vide à travers ce brouillard,
En lui-même jamais ne rentrait son regard.
Dans ses canaux renflés la sonore narine.
Aspirait à grands flots le vent dans sa poitrine :
Sa joue, où de la flamme ondoyait la couleur,
Trahissait de son sang la brutale chaleur ;
Dans ses regards perdus, sur ses lèvres épaisses,
Circulaient les vapeurs de ses lourdes ivresses ;
Et sur son sein le poil épais et chevelu
Flottait comme la soie aux flancs du bouc. velu.
L’amour seul d’Asrafiel enflammait l’énergie,
Et l’empire pour lui n’eût été que l’orgie.
Il regardait Lakmi jouant sur les genoux
Du souverain des dieux avec un oeil jaloux,
Et son âme, en secret savourant ses caresses,
Se noyait dans ses yeux, s’enchaînait dans ses tresses.

A côté d’Asrafiel, mais moins fort et moins grand,
Le féroce Sabher s’asseyait à son rang ;
Sabher, le plus cruel et le plus sanguinaire,
De, ces dieux inhumains sous qui tremblait la terre.
Bourreau, sa main tuait, mais ne combattait pas ;
Ses pères les géants l’appelaient le Trépas.
Cœur de lièvre au combat, cœur de tigre au carnage ;
Sa cruauté sans borne était son seul courage.
Nemphed en avait fait son glaive et sa terreur,
Et l’on avait pour lui le respect de l’horreur.
Des voluptés du meurtre il faisait ses délices,
Toute sa joie était d’inventer des supplices.
Pour savourer le coup prolongeant le tourment ;
Il ne donnait la mort qu’avec raffinement.

Cette panthère humaine en présentait les formes :
Ses gigantesques bras étaient longs et difformes ;
Ses membres disloqués, mal attachés au corps,
S’emmanchaient pesamment à son buste distors ;
Son cou grêle rentrait dans ses épaules hautes ;
Ses flancs, vides de cœur, s’enfonçaient sous ses côtes ;
Son front, petit et bas, dégarni de cheveux,
Remuait agité d’un tremblement nerveux.
Sur son ceil faux et gris sa paupière ridée,
Comme par la clarté du jour intimidée,
Se fermant, se rouvrant, sans repos palpitait.
Un sourire indécis sur sa bouche flottait,
Et laissait éclater entre ses lèvres pâles
Des dents que séparaient de larges intervalles,
Et qui, faisant le bruit d’une bouche qui mord,
Semblaient broyer des os comme un tigre qui dort.
Le cou tendu, l’oeil fixe, et l’oreille dressée,
Dans les yeux de Nemphed il plongeait sa pensée,
Cherchant à pressentir, comme un chien de boucher,
Quel sang lui jetterait son vil maître à lécher.

Serendyb, après lui, géant pensif et sombre,
Qu’une large colonne effaçait sous son ombre,
Abaissant sur la foule un dédaigneux coup d’oeil,
Semblait s’envelopper d’un égoïste orgueil.
Par le pli du dédain sa lèvre rebroussée
Donnait l’air de l’insulte à sa forte pensée.
Son oeil profond rêvait sous son épais sourcil ;
Les soucis allongeaient et creusaient son profil ;
La morne indifférence éclatait dans ses poses ;
Son regard descendait de haut sur toutes choses,
Comme le pied superbe et qui ne daigne pas
Choisir dans la poussière où s’impriment ses pas.
Le mépris des humains était son âme entière ;
Il ne voyait en eux qu’une vile matière
Qu’il fallait façonner à son ambition,
Plier, briser, pétrir sous son oppression,
Sans prêter plus l’oreille au cri qu’on leur arrache
Qu’on ne la prête au bois qui gémit sous la hache,
Ou qu’en foulant l’argile un stupide potier
Ne la prête au limon pétri dans son mortier !

Sans avoir de ce peuple amour, terreur ou haine,
C’est sa main qui forgeait et qui rivait sa chaîne.
Il était l’inventeur des profanations
Dont ces Titans scellaient leurs dominations ;
C’était lui qui, montrant un infernal génie,
Rédigeait savamment l’art de la tyrannie,
Et, sous le joug affreux qu’il appesantissait,
Courbait le front du peuple et l’assujettissait.

Segor, Azem, Jéhu, géants aux fronts sinistres,
De ce palais maudit courtisans ou ministres,.
Et chefs inférieurs de sourdes factions,
Complétaient cette cour d’abominations.
D’un vice ou d’un forfait leur horrible visage
Dans la laideur des traits répercutait l’image ;
Car dans la race impie, où le crime était grand,
Sur la scélératesse on mesurait le rang !…

Du nocturne banquet la gigantesque salle
Élevait sur leurs fronts sa voûte colossale ;
Les marbres, découpés en rameaux gracieux,
Semblaient y soutenir les étoiles des cieux,
Et la lune, y glissant comme sur un feuillage,
Dans des bassins tremblants y doublait son image.
A ce grand dôme a jour sous le bleu firmament,
A ces eaux qui jouaient dans le marbre écumant,
A ces murs entr’ouverts aux brises comme aux ondes,
Aux fûts aériens de ces colonnes rondes,
Où le vent, circulant comme sous les forêts,
Apportait des jardins le parfum et le frais,
On sentait que ces tours, ces palais de mystère,
D’un inutile poids écrasaient cette terre ;
Que ces arches de pierre et ces cintres béants
N’étaient dans ces climats qu’un luxe de géants ;
Et que par cette vaine et massive structure
Ils avaient par orgueil défié la nature !
Cent colonnes portaient le long entablement ;
Mais quand on contemplait l’étrange ameublement,
Quand on portait les yeux, du cintre jusqu’aux dalles,,
Sur le luxe effréné de ces murs de scandales,
L’âme humaine fuyait sous le dernier affront,
Et les cheveux, d’horreur, se dressaient sur le front !
Par des êtres vivants l’impie ’architecture,
Pour enivrer les yeux, remplaçait la sculpture.
Sur la frise de marbre en foule circulait
Un long groupe que l’art mêlait et démêlait :
Femmes, enfants, guerriers, combats, plaisirs célestes ;
D’autres acteurs changeaient d’attitude, de gestes,
D’un long fleuve de vie intarissable cours
Disparaissant sans cesse et renaissant toujours.
Muets comme le marbre, ils glissaient comme l’ombre :
Leur ondulation multipliait leur nombre ;
Rapetissés à l’oeil par leur éloignement,
A peine voyait-on leur léger mouvement.
On eût dit, à les voir animer cette frise,
Entre l’être et la mort la matière indécise,
Sous l’art surnaturel d’un magique pouvoir,
Avant de vivre encor forcée à se mouvoir.

Pour supporter le poids de cent mets délectables,
Les dieux jamais n’usaient de trépieds ni de tables,
C’était pour leur orgueil un avilissement
Que d’étendre la main vers le nectar fumant
D’esclaves à genoux un admirable groupe
Sur leurs bras élevés leur présentant la coupe,
Avec leurs doigts de neige en corbeilles tressés
Imitaient devant eux des trépieds tout dressés,
Essuyaient sur le marbre, avec leur chevelure,
Du banquet ruisselant la lie ou la souillure,
Et, suivant attentifs les mouvements du corps,
Au niveau de leur lèvre élevaient ces supports.
Car ces monstres d’orgueil, enivrés d’esclavage,
De leurs membres sacrés ne faisaient nul usage,
Craignaient en s’en servant de les prostituer,
Et ne levaient jamais leurs bras que pour tuer !

Pour leurs goûts dépravés profanant la nature,
L’art changeait en forfaits jusqu’à leur nourriture ;
Demandant un tribut à tous les éléments,
Ils écumaient le sel de tous les aliments.
Pour charmer leur festin, tuant par hécatombes,
La moelle des agneaux, la langue des colombes,
Dans ce qui broute, ou nage, ou vole sous le ciel,
Ce qui plaît au palais de plus substantiel
Composait l’aliment de ces banquets célestes,
Et le peuple affamé se jetait sur les restes ;
La sève qu’on ravit aux rameaux mutilés,
Et des baumes en fleurs les parfums distillés,
Et les feux du soleil, dont les liquides flammes
Des veines du pavot coulent dans les dictames,
Mêlés dans leur breuvage aux larmes de l’encens,
D’une ivresse éternelle incendiaient leurs sens.

Disputant ce service aux plus belles esclaves,
Et goûtant avec lui les mets les plus suaves, .
Lakmi servait Nemphed, à ces festins sacrés,
De secrets aliments dans l’ombre préparés.
Le vieillard soupçonneux ne recevait que d’elle
Le breuvage effleuré par sa lèvre fidèle.

Sur la fin du banquet, quand les sens alourdis
D’ivresse et d’aliments paraissaient engourdis,
Que les regards distraits et la lèvre rougie
Semblaient préparer l’âme au comble de l’orgie,
Digne délassement de leurs affreux loisirs,
Un spectacle effréné variait leurs plaisirs.
Ce n’était pas ce jeu, cette feinte torture
Où l’art sur le théâtre imite la nature,
Où le rire et les pleurs, le sang et le poignard,
Font frissonner la foule en trompant le regard,
Des scènes de la vie ingénieux emblème :
Leur spectacle, c’était la nature elle-même,
La nature surprise en ses impressions,
Avec ses cris réels, son sang, ses passions,
Ses plus intimes voix sous le coup éclatantes,
Et ses fibres à nu devant eux palpitantes !
Le peuple fournissait le drame et les acteurs.
Préparant la surprise aux divins spectateurs,
Un de ces vils tyrans, ourdissant cette trame,
Fatiguait sa pensée à composer le drame,
Et, choisissant pour scène un meurtre intéressant,
Il le faisait jouer sous leurs yeux jusqu’au sang.
Pour que l’illusion fût le plaisir suprême,
Il fallait que l’acteur en fût dupe lui-même,
Et, victime ignorant l’artifice odieux,
Jouât, sans le savoir, son sang devant les dieux.

Mais pour mêler aussi, dans ces scènes infâmes,
Aux supplices des corps la torture des âmes,
Des plaisirs du palais l’ordonnateur brutal
Les avait combinés en un drame infernal.
Il avait découvert, dans le peuple servile
Que ces tyrans sacrés opprimaient dans la ville,
Deux amants qui dans l’ombre abritaient leurs beaux jours.
Un enfant de six mois, doux fruit de leurs amours,
Délices de tous deux, extase de la mère,
Complétait, en l’ornant, ce bonheur éphémère.
De l’asile où leurs sorts se croyaient si cachés,
Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés
Conduits séparément dans l’enceinte céleste,
Ils tremblaient l’un pour l’autre ; ils ignoraient le reste ;
La terreur et le doute écrasaient leur raison.
La scène était la cour d’une sombre prison,
Où les géants, du sein de leurs doux lits de roses,
Pouvaient sans être vus contempler toutes choses.
Là, du drame réel les funèbres acteurs
Agissaient sans soupçon de l’oeil des spectateurs.

Ichmé, c’était le nom de la jeune captive,
Sur un banc, dans un angle, était toute pensive ;
Ses yeux, rouges de pleurs, tour à tour regardaient
Son enfant endormi, les murs qui la gardaient,
Et le pan bleu du ciel où la touchante femme
Avec chaque soupir semblait lancer son âme.
Tâtonnant les murs froids dans une demi-nuit,
Inquiète, elle tendait l’oreille au moindre bruit.
Tout à coup des pas sourds lui font lever la tête,
Quelqu’un monte à la tour et paraît sur le faîte ;
Il incline son corps sur l’abîme profond,
Et son regard errant semble chercher au fond.
Un cri part à la fois du sommet, de la base ;
Ichmé lève les mains dans une folle extase :
C’est Isnel, son amant, c’est son ombre ou c’est lui ;
Un éclair de bonheur dans ses larmes a lui !
Ichmé, murmurait-il, oh ! quel dieu nous rassemble !
Quoi ! c’est vous que je vois ? Quoi ! tous les trois ensemble ?
Oh ! quelle nuit pourrait m’empêcher de vous voir ?
Mais es-tu seule au fond de cet abîme noir ?
Nulle oreille des murs ne peut-elle m’entendre,
Nul oeil nous découvrir, nul piége nous surprendre ?
– Oh ! parle ! répondait la captive à l’époux,
La distance et la nuit sont seules entre nous.
Mon cœur abandonné s’élance à ta parole ;
Je te tends sur mes bras notre enfant, ton idole :
Car sur mon sein tari, qui bat à ton accent,
Il a souri de joie en te reconnaissant.
De mon cachot obscur par une porte ouverte
J’ai traîné mes pieds nus dans cette cour déserte,
Pour faire respirer à notre pauvre enfant
L’air qui tombe des nuits ici moins étouffant.
Nul pas n’y retentit et nulle voix humaine ;
Mon oreille n’entend rien que la rude haleine
Des lions enchaînés dans ces antres obscurs,
Dont les rugissements font frissonner les murs !.
– O moelle de mes os, quel tourment ! quelle joie !
Sans pouvoir vous sauver, faut-il que je vous voie ?
Comme cette hirondelle au nid de son amour,
Que ne peux-tu monter au sommet de ma tour ?
J’en parcours librement la haute plate-forme ;
Au pied des murs déserts il semble que tout dorme.
La tour sert de rempart à la cité des dieux ;
Le fleuve coule en bas et brille sous mes yeux ;
Des lierres où le pied glissant peut se suspendre
Jusqu’aux bords du courant nous laisseraient descendre ;
Et je vous porterais au delà de ses eaux,
Dans l’antre où le lion cache ses lionceaux !

Mais que vois-je ? en ces lieux, des gardiens oubliée,
Une corde de jonc en serpent repliée
Semble nouée exprès aux créneaux de la tour
Pour tromper leur vengeance et pour sauver l’amour.
Ichmé ! ne tremble pas ! » Il dit et la déroule,
Le long des murs polis rapidement s’y coule,
Et, des astres du ciel seulement aperçu,
Entre des bras tremblants à terre il est reçu.
Oh ! qui peindrait à l’oeil ces deux têtes pressées,
Ces palpitantes mains autour du cou tressées,
Ces lèvres se quittant pour se serrer plus fort,
Ces membres fléchissant sous le poids du transport,
Ces silences coupés de paroles rapides,
Et ces mains dans les mains, et ces regards avides,
Assauts multipliés des mille sentiments
Que peignaient aux regards les gestes des amants ?
Ils auraient fendu l’arbre et fait pleurer la pierre.
Mais les dieux ! rien d’humain ne mouillait leur paupière !
Arrachons-nous, dit l’homme, à ces embrassements ;
La lune court au ciel, profitons des moments :
Sur la tour, où bientôt va poindre la lumière,
Laisse-moi dans mes bras t’emporter la première.
– Sauve d’abord l’enfant, dit la mère, et reviens,
De ses bras détaché, me prendre dans les tiens ! »

Le jeune homme, à ces mots, dans une horrible transe,
Prend son fils sous l’aisselle, à la corde s’élance,
La presse des deux mains en renversant le front,
Y colle ses pieds joints comme un pasteur au tronc,
Et, sous le double poids dont cette échelle vibre,
En ménage avec soin l’ondoyant équilibre.
Ichmé les suit de l’oeil et les soutient du cœur ;
Sa voix du jeune époux anime la vigueur.
Il atteignait déjà le tiers de la muraille ;
Soudain de pas humains le haut des tours tressaille :
L’ombre de corps géants s’y trace sur les cieux ;
La corde qui soutient le fardeau précieux,
Et dont le bout flottait, traînait jusques à terre,
Échappe, en remontant, à la main qui la serre,
De à, tenant toujours son fils, l’homme éperdu
Se balance à cent pieds sur la mort suspendu.
Le féroce bourreau qui fait vibrer le câble
Imprime aux corps flottants un branle épouvantable ;
Les oscillations se doublent par le poids,
On dirait que l’on veut les briser aux parois..
Comme une main terrible au branle de la fronde
Fait siffler l’air froissé sous le caillou qui gronde,
L’élan du mur au mur les porte en bondissant ;
Isnel à chaque coup les tache de son sang ;
De peur que son enfant ne se brise aux murailles,
Son corps est un rempart, ses doigts sont des tenailles :
Tous ses membres crispés se ramassent en bloc ;
Il présente son front pour lui parer le choc,
Prolonge sans espoir l’épouvantable lutte,
Et se laisse broyer pour retarder sa chute.

La mère cependant, levant vers eux les bras,
Les pieds cloués au sol, les regarde d’en bas :
Chaque fois que la corde éprouve une secousse.
Les murs tremblent d’horreur sous le cri qu’elle pousse ;
Elle suit, en courant, et du geste et des yeux,
La courbe que décrit son amour dans les cieux,
Croyant, à chaque bond, que des doigts de son père
L’enfant va s’échapper et s’écraser à terre.
Mais, comme un fil tendu par la balle de plomb,
Le câble lentement a repris son aplomb,
Et le groupe, affermi sur le frêle pendule,
Entre la double mort le long des murs ondule.
On n’entend que le vent au sommet de la tour.
Cependant des bourreaux sont entrés dans la cour,
Et pendant que l’époux, par un effort sublime,
Son enfant dans les bras, le dispute à l’abîme,
Martyrisant Ichmé de rires odieux,
Ces monstres effrénés l’insultent sous ses yeux.

Toutes les passions de la figure humaine,
Terreur, amour, pitié, rage, torture, haine,
Sur les traits contractés du père et de l’amant
Se peignent à la fois dans ce triple tourment.
Vingt fois ses doigts, crispés par l’horreur du supplice,
Sont près de s’entr’ouvrir sur la corde qui glisse ;
Vingt fois, pour écraser des bourreaux le vil cœur,
Il brandit son enfant sur eux comme un lutteur ;
Mais chaque fois sa main, que la tendresse arrête,
Se refuse à lancer ce disque sur leur tête.
Surmontant son horreur par un effort nouveau,
De la tour solitaire il atteint le niveau,
Et, pour soustraire au moins son petit au carnage,
II traverse le fleuve et repasse à la nage.

Ichmé, que la douleur prive de sentiment,
Semble à ses souvenirs renaître lentement.
Pour presser son enfant sur sa mamelle aride,
Son bras cherche à tâtons et se referme à vide.
L’affreuse vérité la réveille en sursaut.
Son corps de son séant se redresse d’un saut,
Sa poignante pensée en éclairs s’accumule ;
Autour des sombres murs, penchée, elle circule,
Les deux mains en avant et n’osant les ouvrir,
Comme quelqu’un qui cherche et craint de découvrir !….
Aux soupiraux des cours elle colle l’oreille,
Où le fer enlacé se noue en forte treille :
Repaires souterrains, loges où les lions
Font vibrer en dormant leurs respirations.
L’oeil ne peut pénétrer dans leur nuit sépulcrale,
Mais on sent leur haleine, et l’on entend leur râle.
Son cœur de mère, ô ciel ! croit avoir entendu
Dans ces cachots de mort un pas sourd descendu :
Ce n’est pas un vain rêve, il approche, il redouble ;
De lourds gonds ont gémi. Son oreille se trouble ;
Avec l’oeil de son âme, elle croit voir au fond ;
Une confuse voix sort du gouffre profond.
Aux naseaux des lions, qui rugissaient de joie,
Ces pas de pourvoyeurs font pressentir leur proie ;
Leur souffle impétueux frémit dans les barreaux ;
Isnel, l’enfant ou toi ! répètent les bourreaux.
Nos bêtes de ta chair veulent leur nourriture
Jettes-y ton enfant, ou deviens leur pâture !…
O comble de l’horreur ! Isnel semble hésiter,
Les bourreaux aux lions vont le précipiter.
Mais quelque chose tombe au fond du noir repaire :
Doute atroce ! est-ce, ô nuit, ou le fils, ou le père ?
Les lions couvrent tout de leur rugissement ;
Puis d’un enfant tombé l’affreux vagissement,
Et le bruit de ses os, que leur mâchoire broie,
A l’effroi de la mère ont révélé leur proie…
Le sein contre la pierre elle tombe d’horreur,
Ses membres convulsifs palpitent de terreur ;
Au cliquetis des os que les lionceaux mordent,
Ses bras désespérés sous sa tête se tordent ;
Elle brise ses dents sur les barreaux de fer,
Et le cri de son cœur attendrirait l’enfer.
Cependant, descendu de la flottante échelle,
Isnel, pour l’emporter, reparaît devant elle :
Croyant voir de son fils le barbare assassin,
Son cœur, à cet aspect, se soulève en son sein.
Sa voix faiblit, son pied recule ; elle s’écrie :
Monstre, as-tu pu donner ton enfant pour ta vie ?
Un père aux lionceaux jeter son propre fils !
Et tu viens te montrer à la mère ! et tu vis !
Non ! tu ne vivras pas du pur sang de mes veines. »

Elle dit ; et levant un lourd faisceau de chaînes
Sur la tête d’Isnel à sa voix interdit,
D’un seul geste mortel le tue et le maudit !
Puis tournant contre soi cette main forcenée,
D’un tranchant de ces fers dont elle est enchaînée,
Elle s’ouvre la veine, et son corps pâlissant
S’affaisse en répandant le ruisseau de son sang ;
Son beau front lentement tombe et se décolore,
Elle respire à peine, elle s’indigne encore..
Tout à coup des flambeaux apportés dans la cour
Sur la scène de mort jettent un affreux jour ;
Des tortures du cœur le féroce génie
D’un dernier désespoir veut railler l’agonie !
De l’erreur de la mère un bourreau triomphant
Plein de vie à ses bras rapporte son enfant,
Son enfant altéré qui l’embrasse et qui crie,
Et presse vainement sa mamelle tarie.
Puis, du lâche bourreau l’affreux ricanement
Vient à son désespoir mêler l’étonnement.
« C’était un jeu, vois-tu, jeune femme insensée !
D’immoler ton époux pourquoi t’es-tu pressée ?
Du repas des lions il était innocent.
Quel lait aura ton fils ? tiens, nourris-le de sang ! »
Les monstres, à ces mots, poussent un affreux rire :
D’une convulsion du cœur la mère expire,
Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts
Vers l’antre des lions, leur jettent les trois corps !…




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