Des gens polis

(Mis à jour le: 9 novembre 2016)
Evaluer cet article

Un des phénomènes sociaux qui me consternent le plus par les temps troublés que nous traversons, c’est la disparition de ces belles manières qui firent longtemps à la France une réputation méritée.

Hélas ! en fait de talons rouges, il ne reste plus que ceux des garçons d’abattoir ! (Ça, j’ai la prétention que ce soit un mot, et un joli.)

Aussi fus-je délicieusement surpris, hier, me trouvant au Havre et lisant la chronique des tribunaux du Petit Havre, de découvrir une cause où les prévenus donnèrent à la magistrature et à la gendarmerie de notre pays l’exemple rare de la tenue parfaite et du mot choisi.

Ceux de mes lecteurs qui sont bien élevés (et ils le sont tous) seront enchantés de constater que la tradition des bonnes manières n’est pas tout à fait défunte en France.

Je ne change pas un mot au compte rendu si édifiant du Petit Havre:

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DU HAVRE

Présidence de M. Delalande, juge

Audience du 2 janvier 1895.

POLITESSE FRANÇAISE

” Nous avons la prétention d’être le peuple le plus courtois de la terre, et, certes, nous ne l’avons pas usurpée, étant donné qu’on retrouve la politesse jusque dans la bouche des locataires de madame Juliette Pineau.

On aurait tort de supposer qu’il y a de notre part, dans cette déclaration, une ombre de mépris pour l’excellente madame Pineau; mais celle-ci est directrice d’un humble garni, et ce n’est point de sa faute si, de temps à autre, quelques-uns de ses pensionnaires passent de leurs chambres à celle de la correctionnelle.

C’est, aujourd’hui, le cas de Jeanne Lefustec, âgée de dix-sept ans, et d’Alphonse Landon, son camarade de chambrée, qu’elle affectionne bien tendrement, qu’elle défend avant elle-même avec beaucoup d’énergie.

Que leur reproche-t-on.

1° D’avoir, ensemble et de concert, pour parler le langage juridique, soustrait un oreiller à leur logeuse;

2° De ne posséder, ni l’un ni l’autre, aucun moyen avouable d’existence;

3° Jeanne, seule, d’avoir retourné les poches d’un marin, avec lequel elle avait trompé son cher Alphonse.

Monde bien vulgaire, direz-vous. D’accord; mais ce qui l’a relevé aux yeux de tous, c’est cette politesse exquise dont nous vous parlions tout à l’heure.

Me permettez-vous, monsieur le président, déclare mademoiselle Jeanne, de vous établir la parfaite innocence de monsieur mon amant dans l’affaire du vol ? Il était parti chez madame sa mère pour lui présenter ses vœux de nouvelle année, tandis que je causais, au coin du quai, avec un monsieur de la douane, qui faisait le quart.

Je ne sais pas au juste, messieurs, réplique le prévenu, si c’est monsieur le douanier qui faisait le quart; mais je puis vous assurer que mademoiselle ma maîtresse et moi sommes innocents. Notre chambre fermait très mal, et un inconnu aura chipé l’oreiller pendant que nous étions absents.

Faute de preuves contraires, les inculpés gagnèrent cette première manche.

Mademoiselle Jeanne se défend, avec non moins de correction, d’avoir plumé un matelot.

Je vous avoue, dit-elle, qu’il m’est arrivé de trahir la foi jurée. J’ai un faible pour ces messieurs de la flotte; mais loin de les dépouiller, je me fais un cas de conscience de ne pas même les écorcher. D’ailleurs, si un membre de la marine française m’accuse, montrez-le-moi.

Vous savez bien qu’il est en mer ?…

Alors, n’en parlons plus, monsieur le président…

De fait, on n’en parle plus.

Malheureusement pour ce couple plein d’urbanité, il reste à dire un mot de son état social.

Le propre de cet état est de ne pas exister. Des renseignements très précis prouvent que mademoiselle Jeanne tient un commerce de faveurs pour lequel on ne délivre aucune patente, et que son excellent ami avait une large part dans les bénéfices.

Aussi est-ce bien en vain, cette fois, qu’ils se congratulent:

Monsieur mon amant exerce la profession de journalier.

Mademoiselle ma maîtresse vivait des ressources de mon travail.

Discours inutiles: tous deux vont vivre aux frais de l’État pendant un mois.

Ils prennent, du reste, la chose de la meilleure grâce du monde et saluent le tribunal; puis, s’inclinant devant le gendarme qui se dispose à les emmener, lui disent en souriant:

Après vous, monsieur le gendarme !

Mais Pandore de répondre sur un ton qui n’admet pas de réplique:

Je n’en ferai rien !

P. L. ”

Si je n’avais l’horreur des plaisanteries faciles, j’ajouterais que la demoiselle Jeanne Lefustec est trop au lit pour être honnête. Mais je n’en ferai rien, considérant qu’on ne doit jamais insulter une femme qui tombe, même avec une fleur.

 

Deux et deux font cinq (2+2=5)

Alphonse Allais




Voulez-vous commenter cet article ?

Votre email ne sera pas publié

Réalisation : www.redigeons.com - http://www.webmarketing-seo.fr/