Une légende

(Publié le 30 octobre 2008) (Mis à jour le: 30 octobre 2008)


 
Un soir de l’an dernier, à la fin de septembre,
Au temps où sur les prés flotte l’odeur de l’ambre,
Où les blés blondissants ondulent mollement
Comme des flots d’or pleins d’un doux bruissement,
Je passais, par hasard, dans un petit village
Qui s’élève pimpant et coquet sur la plage
Du lac Saint-Jean.

 

                            La nuit déjà tombait au loin.

Comme j’allais descendre à l’auberge du coin
Profilant sur le ciel sa silhouette grise,
J’aperçus dans un champ, en face de l’église,
Des paysans groupés derrière une maison.

Je marchai vers ces gens, et je sus la raison
De leur attroupement.

                                 On causait, dans l’avoine.
Devant un ours géant que le chasseur Antoine
Venait de tuer là, caché dans un fossé.

Le hameau tout entier fixait le trépassé.

Gars robustes, enfants, femmes, vieillards austères,
― De ces derniers j’entends encor les commentaires ―
Devisaient sur la bête et ses antécédents,
Sur son âge, son poil, ses griffes et ses dents.

Un rictus effroyable entr’ouvrait ses mâchoires
Où se coagulaient des gouttes de sang noires.
Des enfants lui passaient des bâtons sur les crocs,
― Les poltrons, le danger passé, sont des héros, ―
Et chacun comparait ses pieds à ceux de l’homme.
On ne se lassait pas de supputer la somme
Que sa robe devait rapporter au veinard
Qui vous tuait un ours comme on tue un renard.

Un vieux, palpant sa patte et son épaule ronde,
Dit :

               ― Dans le bon vieux temps, les ours, c’était du monde.

― C’était du monde ? fis je, étouffant un éclat
De rire.

                 ― Quoi ! monsieur ne sait donc pas cela,
Repartit-il, avec un haussement d’épaule.

Je me tus, ne voulant point passer pour un drôle.

Et le vieillard, voyant que j’ignorais le fait
Dont il voulait parler, plein d’orgueil satisfait,
Après avoir eu l’air de fouiller sa mémoire,
― Se prit à raconter cette naïve histoire :

― En ce temps-là, Jésus dans un hameau passait,
Et le jour était morne, et le soleil baissait,
Dépouillant ses rayons dont il semblait avare.
Jésus, la veille, avait ressuscité Lazare.
Il s’arrêtait souvent, ― et son cœur remuait, ―
Rendant l’ouïe au sourd, la parole au muet.

Or, pendant qu’il faisait tant de sublimes choses,
Deux femmes allaitant deux petits enfants roses,
Assises à leur porte, où des filets séchaient,
Se moquaient de Jésus et de ceux qui marchaient
Sur ses pas, et, voyant le Christ et ses disciples
S’avancer, entourés de convertis multiples,
Chacune prit l’enfant qui dormait sur son sein,
Et courut le cacher au fond d’un four voisin,
Et puis revint s’asseoir sur le seuil de sa hutte.

Comme Jésus passait, au bout d’une minute,
La plus vieille lui dit :

                                   ― Arrêtez donc un peu !…
Vous qui vous nommez Christ et vous dites un Dieu,
Vous qui connaissez tout, vous qui pouvez tout lire
Dans l’ombre ou les rayons, vous plaît-il de nous dire
Ce que nous avons mis, en vous apercevant,
Dans le four que l’on voit, là-bas, vers le levant ?

Alors Jésus, debout au milieu de la foule,
Qui grossissait toujours avec un bruit de houle,
Répondit :

― Vous avez mis deux oursons au four.
 
― Vous êtes pris au piège… Oh ! le tour ! le bon tour !
S’écria la plus jeune, en éclatant de rire,
Vous n’êtes pas très fort, quand vous voulez prédire,
Et, pour bien vous prouver ce que nous avançons,
Nous allons vous montrer, cachés, nos nourrissons.
Et, courant vers le four, elle en ouvre la porte…
Ô terreur ! deux oursons, que l’épouvante emporte,
En sortent tout à coup, bondissant et criant.

Et Jésus regardait la foule en souriant.

En vain aux pieds du Christ les deux femmes tombèrent,
En vain jusqu’à la nuit elles le conjurèrent
De faire revenir leurs enfants, leurs amours,
Qu’il venait de changer subitement en ours,
Pour réponse Jésus secoua sa sandale,
En s’éloignant, pensif, sous le firmament pâle,
Pendant que les oursons s’enfonçaient dans un bois,
Suivis par le regard des mères aux abois.

Et c’est depuis ce temps que partout sur la terre
On rencontre des ours, ajouta le grand-père. ―

Quand le vieux eut fini son récit merveilleux,
Je vis que le village avait des pleurs aux yeux,
Et je sentis moi-même à ma joue une larme.
Je m’éloignai, rêveur, savourant tout le charme
Du conte ingénieux que j’avais écouté ;
Mais j’eus toute la nuit le sommeil agité
Par des songes affreux, et dans un champ d’avoine
Je revis l’animal abattu par Antoine,
Je revis les petits enfants changés en ours,
Et depuis ce moment ils me hantent toujours.

 




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