Un air humide et lourd enveloppe le monde

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Un air humide et lourd enveloppe le monde ;
Aux bords de l’horizon, comme des caps dans l’onde,
Les nuages rayés s’allongent lentement,
Et le soleil, immense au fond du firmament,
Heurtant au brouillard gris sa lueur inégale,
Sur le globe muet penche son disque pâle.

Aucun bruit sur la terre, aucun bruit dans les cieux,
Que l’oscillation des grands océans bleus !
Les granits, se tordant en postures difformes,
Dans les espaces nus dressent leurs blocs énormes,
Tandis que ça et là, sur leur flanc dépouillé,
Jaunit la mousse maigre et le lichen rouillé !
Parfois, un large éclair, échappé de la nue,
De sa fauve lueur embrase l’étendue,
Et du monde ébranlé les volcans mal éteints
Répondent sourdement aux tonnerres lointains.
Les nuits, les longues nuits tendant leurs voiles sombres,
Sur l’ennui du soleil jettent l’ennui des ombres !
Seule, au-dessus des mers, la lune voyageant
Laisse, dans les flots noirs, tomber ses pleurs d’argent !

Sur l’aride plateau de ce désert immense,
Les siècles désolés se suivent, en silence.

Pourtant, au pied des rocs, au bord du gouffre amer,
Quelque chose a paru, quelque chose de vert :
Cela se courbe au vent, ou se tord en spirale,
Cela pend au granit ou sur les eaux s’étale,
Et, de tous les côtés, sous le soleil plus clair,
La végétation monte, comme la mer !
C’est un bruit doux et lent, qui va des monts aux grèves,
Frisson des germes nus, et murmure des sèves,
Travail de la racine, entr’ouvrant le sol dur,
Feuillages déployés, qui tremblent dans l’azur.
Près des pins odorants, les cycas et les prèles,
Poussent leurs rameaux droits, bordés de feuilles frêles ;
La fougère fibreuse et les palmiers touffus
Se balancent, en foule, aux horizons confus.
Toute force, cachée aux flancs de la nature,
Jaillit, tumultueuse, en torrents de verdure :
Les arbres, à l’étroit, descendent des coteaux,
Les rameaux frémissants s’attachent aux rameaux,
Les bois suivent les bois, par de larges campagnes,
Et divisant leurs cours, aux bases des montagnes,
Dans les grandes forêts tombent échevelés,
Comme vont à la mer ces fleuves déroulés.
Partout, les vents tiédis emportent dans l’espace
L’âcre senteur de l’herbe et de la terre grasse ;
Un nuage flottant d’arômes inconnus
Sort des bourgeons gonflés et des lobes charnus ;
Sous le poids du soleil tout le feuillage fume !
Un arc-en-ciel géant se courbe dans la brume,
Les sapins monstrueux, de moment en moment,
Sous leur écorce dure ont un tressaillement,
Tandis qu’au pied des monts, la forêt, sur ses voûtes,
Sent tomber lentement la pluie aux grandes gouttes !
Par l’éternelle nuit des ombrages sans fond,
Un murmure s’épand, monotone et profond.
Des arbres effarés les cimes entr’ouvertes
Dans les hauteurs du ciel font des tempêtes vertes !
Et l’orage bondit, en déchirant les airs,
De la houle des bois à la vague des mers !
Les deux immensités dans l’espace étendues,
Ensemble vont roulant leur plainte sous les nues,
Et l’on n’entend au loin, comme deux grands sanglots,
Que le bruit du feuillage avec le bruit des flots !

Le sable cependant, fermente au bord de l’onde,
La nature palpite et va suer un monde.
Déjà, de toutes parts dans les varechs salés
Se traîne le troupeau des oursins étoilés ;
Voici les fleurs d’écaille et les plantes voraces,
Puis tous les êtres mous, aux dures carapaces,
Et les grands polypiers qui, s’accrochant entre eux,
Portent un peuple entier dans leurs feuillages creux.
La vie hésite encore, à la sève mêlée,
Et, dans le moule antique, écume refoulée !

Sur la grève soudain, parmi le limon noir,
Une chose s’allonge, épouvantable à voir :
La masse, lentement, sort des vagues humides,
Un souffle intérieur gonfle ses flancs livides,
Et son grand dos gluant, semé de fucus verts,
Comme un mont échoué, se dresse dans les airs !
Elle monte ! elle monte ! et couvre les rivages !
Sous le ventre ridé sonnent les coquillages,
La patte monstrueuse, aux gros doigts écaillés,
S’étale lourdement sur les galets mouillés !
Au bruit des vents lointains, parfois la bête énorme
Tourne son museau grêle et sa tête difforme ;
Hérissant leur poil dur, ses naseaux dilatés
Semblent humer le monde et les immensités,
Pendant que ses yeux ronds, bordés de plaques fortes,
Nagent, lents et vitreux, comme des lunes mortes !
Hideuse, elle s’arrête, au bout du sable amer,
Et sa queue, en longs plis, traîne encor dans la mer !
Alors, montrant à nu ses dents démesurées,
Et fronçant sur son dos, ses écailles serrées,
Elle pousse avec force un long mugissement,
Qui s’élargit au loin sous le bleu firmament !…
Par les monts, par les bois aux mornes attitudes,
La clameur se déroule au fond des solitudes,
Et le vaste univers, écoute, soucieux,
Ce grand cri de la vie épandu dans les cieux !

Poète Louis Bouilhet



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