Première vision

(Mis à jour le: 23 juin 2016)
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Or c’était dans ces jours où le souverain Juge
A peine retenait les vagues du déluge,
Quand tout être voisin de sa création,
Excepté l’homme, était dans sa perfection.
La lune dans le ciel, pâle sœur de la terre,
Comme aux bornes des mers la voile solitaire,
S’élevait pleine et ronde entre ces larges troncs,
Et, des cèdres sacrés touchant déjà les fronts,

Semblait un grand fruit d’or qu’à leur dernière tige
Avaient mûri le soir ces arbres du prodige.
De rameaux en rameaux les limpides clartés
Ruisselaient, serpentaient en flots répercutés,
Comme un ruisseau d’argent, qu’une chute divise,
En nappes de cristal pleut, scintille et se brise ;
Puis, s’étendant à terre en immenses toisons,
Sur les pentes en fleurs blanchissaient les gazons.
On voyait aux lueurs de la nocturne lampe
Des files de troupeaux gravissant une rampe,
Troupeaux qu’une tribu de pasteurs, pris du soir,
Chassait dans le lointain derrière un tertre noir.
hommes, femmes, enfants, ils s’enfonçaient dans l’ombre.
Cette famille humaine était en petit nombre ;
Sous ce ciel sans ardeur et sans humidité,
Seul un léger tissu couvrait leur nudité :
Les femmes ombrageaient de feuilles leur ceinture
Et se voilaient le sein avec leur chevelure;
Et les hommes nouaient sur leurs flancs nus les peaux
Des plus beaux léopards, ennemis des troupeaux;
La taille, la grandeur, la force de ces hommes
Passait l’humanité des âges où nous nous sommes,
Autant que la hauteur deces arbres géants
Surpasse en vos forêts vos chênes de cent ans.
Leur voix qui ’éloignait mourut dans la distance,
Et tout fut sous le bois solitude et silence.

Majesté des déserts, de la nuit et des cieux,
Qui pourrait vous chanter et vous peindre à leurs yeux ?
Si vous gardez encore après votre ruine
Pour le regard, de l’homme une empreinte divine,
Si la nuit rayonnante et. ses globes errants
Lui montrent l’infini sous ces cieux transparents,
Qu’était-ce avant l’époque où le dépôt de l’onde
Jeta sur notre sol son atmosphère immonde ?
Qu’était-ce quand du jour le grand globe couché,
Le firmament de nous par l’ombre rapproché,
Laissait lire au regard égaré dans ces routes
Ces voûtes de soleils derrière d’autres voûtes,
Et ce filet des cieux, vaste éblouissement
Dont chaque maille était un grand astre écumant ?
Qu’était-ce quand du mal le funèbre génie
Du globe n’avait fait qu’effleurer l’harmonie,
Que ce monde terrestre était encor celui
Où l’ordre et la beauté dans la force avaient lui ?
Que tout, sortant d’Éden, s’y souvenait encore
De l’immortalité de sa première aurore,
Et que dans l’univers toute chose et tout lieu,
Exultant de jeunesse, ils sentaient pleins de Dieu ?
Ah ! si de tout flétrir tu ne t’étais hâtée,
O mort ! on n’eût jamais compris le nom d’athée !

Or en ces jours, mon fils, tous les êtres vivants,
Qu’ils nagent dans les eaux ou volent sur les vents,
Du soleil au ciron, de la brute à la plante,
Étaient tous animés par une âme parlante.
L’homme n’entendait plus cet hymne à mille voix
Qui s’élève des eaux, des herbes et des bois;
De ces langues sans mots, depuis sa décadence,
Lui seul avait perdu la haute intelligence,
Et l’insensé déjà croyait, comme aujourd’hui,
Que l’âme commençait et finissait en lui ;
Comme si du Très-Haut la largesse infinie
Épargnait la pensée en prodiguant la vie !
Et comme si la vie avait un autre emploi,
Père, que de t’entendre et de parler à toi !
Mais bien qu’aux hommes sourds ces voix de la nature
Ne parussent qu’un vague et stupide murmure,
Les anges répandus dans l’éther de la nuit
D’une impalpable oreille en aspiraient le bruit ;
Car du monde réel à leur monde invisible
L’échelle continue était plus accessible ;
.Aucun des échelons de l’être ne manquait,
Avec la terre encor le ciel communiquait ;
Des esprits et des corps l’indécise frontière
N’élevait pas entre eux d’aussi forte barrière.
L’homme entendait l’esprit; l’être immatériel,
Habitant l’infini que l’homme appelle ciel,
Uni par sympathie à quelque créature,
Pouvait changer parfois de forme et de nature,
Et, dans une autre sphère introduit à son gré,
Pour parler aux mortels descendre d’un degré.
Bien plus, de ces amours des vierges et des anges
ll naissait quelquefois des natures étranges ;
Hommes plus grands que l’homme et dieux moins grands que Dieu,
De la brute à l’archange occupant le milieu;
Monstres que condamnait leur nature adultère
A regretter le ciel en agitant la terre.
Du grand monde impalpable à ce monde des corps,
Nul ne sait, ô mon fils, les merveilleux rapports ;
Mais la terre à nos pieds nous en rend témoignage :
De ce qu’on ne voit pas ce qu’on voit est l’image ;
Un ciel réfléchit l’autre, et si dans nos sillons
La poussière de vie écume en tourbillons,
S’il n’est pas un atome en la nature entière,
Un globule de l’air, un point de la matière,
Qui ne révèle l’être et la vie à nos yeux,
L’infini d’ici-bas nous dit celui des cieux ;
L’éternité sans fond n’a point de bord aride,
Et ce qui remplit tout ne connaît pas de vide !

De ces esprits divins dont sont peuplés les cieux,
Les anges étaient ceux qui nous aimaient le mieux.
Créés du même jour, enfants du même père,
Que l’homme en le nommant peut appeler mon frère ;
Mais frères plus heureux, dont la sainte amitié
De tous nos sentiments n’a pris que la pitié :
Invisibles témoins de nos terrestres drames,
Leurs yeux ouverts sur nous pleurent avec nos âmes;
De la vie à nos pas éclairant les chemins,
Ils nous tendent d’en haut leurs secourables mains.
C’est pour eux que sont faits ces divins phénomènes
Dont l’homme n’entrevoit que les lueurs lointaines ;
Et pour eux la nature est un saint instrument
Dont l’immense harmonie éclate à tout moment,
Et dont la claire voix et les mille merveilles
De sagesse et d’extase enivrent leurs oreilles.

A cette heure où du jour le bruit va s’assoupir,
Pour entendre du soir l’insensible soupir,
Quelques-uns d’eux, errant dans ces demi-ténèbres,
Étaient venus planer sur les cimes funèbres.
Des étoiles aux mers, comme pleine de sens,
La montagne n’était-qu’un orgue à mille accents.
ll eût fallu Dieu même et l’oreille infinie
Pour démêler les voix de la vaste harmonie.
Les anges, le silence et la nuit écoutaient
Ce grand chœur végétal; et les cèdres chantaient :

CHŒUR DES CÈDRES DU LIBAN

Saint, saint, saint le Seigneur qu’adore la colline !
Derrière ces soleils, d’ici nous le voyons;
Quand le souffle embaumé de la nuit nous incline,
Comme d’humbles roseaux sous sa main nous plions !
Mais pourquoi plions-nous ? C’est que nous le prions !
C’est qu’un intime instinct de la vertu divine
Fait frissonner nos troncs du dôme à la racine,
Comme un vent de courroux qui rougit leur narine,

Et qui ronfle dans leur poitrine,

Fait ondoyer les crins sur le cou des lions.

Glissez, glissez, brises errantes ;
Changez en cordes murmurantes
La feuille et les membres des bois !
Nous sommes l’instrument sonore
Où le nom que la lune adore
A tous moments meurt pour éclore
Sous nos frémissantes parois.
Venez, des nuits tièdes haleines;
Tombez du ciel, montez des plaines;
Dans nos branches, du grand nom pleines,
Passez, repassez mille fois !
Si vous cherchez qui le proclame,
Laissez là l’éclair et la flamme !
Laissez là la mer et la lame !
Et nous, n’avons-nous pas une aine,
Dont chaque feuille est une voix ?

Tu le sais, ciel des nuits à qui parlent nos cimes,
Vous, rochers que nos pieds sondent jusqu’aux abîmes
Pour y chercher la sève et les sucs nourrissants ;
Soleils dont nous buvons les dards éblouissants ;
Vous le savez, ô nuits dont nos feuilles avides
Pompent les frais baisers et les perles humides : .

Dites si nous avons des sens !

Des sens dont n’est douée aucune créature,
Qui s’emparent d’ici de toute la nature,
Qui respirent sans lèvre et contemplent sans yeux,
Qui sentent les saisons avant qu’elles éclosent ;
Des sens qui palpent l’air et qui le décomposent,
D’une immortelle vie agents mystérieux !

Et pour qui ,donc seraient ces siècles d’existence ?
Et pour qui donc seraient l’âme et l’intelligence ?

Est-ce donc pour l’arbuste nain ?
Est-ce pour l’insecte et l’atome,
Ou pour l’homme, léger fantôme,
Qui sèche à mes pieds comme un chaume,
Qui dit la terre son royaume,

Et disparaît du jour avant que de mon dôme
Ma feuille de ses pas ait jonché le chemin ?
Car les siècles, pour nous, c’est hier et demain ! ! !

Oh ! gloire à toi, Père des choses !
Dis quel doigt terrible tu poses
Sur le plus faible des ressorts,
Pour que notre fragile pomme,
Qu’écraserait le pied de l’homme,
Renferme en soi nos vastes corps !

Pour que de ce cône fragile,
Végétant dans un peu d’argile,
S’élancent ces hardis piliers
Dont les gigantesques étages
Portent les ombres par nuages,
Et les passereaux par milliers !

Et quel puissant levain de vie
Dans la séve, goutte de pluie
Que boirait le bec d’un oiseau,
Pour que ses ondes toujours pleines,
Se multipliant dans nos veines,
En désaltèrent le réseau !

Pour que cette source éternelle
Dans tous les ruisseaux renouvelle
Ce torrent que. rien n’interrompt,
Et de la crête à la racine
Verdisse l’immense colline
Qui végète dans un seul tronc !

Dites quel jour des jours nos racines sont nées,
Rochers qui nous servez de base et d’aliment !
De nos dômes flottants montagnes couronnées,

Qui vivez innombrablement;
Soleils éteints du firmament,

Étoiles de la nuit par Dieu disséminées,

Parlez, savez-vous le moment ?

Si l’on ouvrait nos troncs plus durs qu’un diamant,
On trouverait des cents et-des milliers d’années
Écrites dans le cœur de nos fibres veinées,

Comme aux couches d’un élément !

Aigles qui passez sur nos têtes,
Allez dire aux vents déchaînés
Que nous défions leurs tempêtes
Avec nos mâts enracinés.
Qu’ils montent, ces tyrans de l’onde;
Que leur aile s’ameute et gronde
Pour assaillir nos bras nerveux !.
Allons ! leurs plus fougueux vertiges
Ne feront que bercer nos tiges
Et que siffler dans nos cheveux !

Fils du rocher, nés de nous-même,
Sa main divine nous planta;
Nous sommes le vert diadème
Qu’aux sommets d’Éden il jeta.
Quand ondoîra l’eau du déluge,
Nos flancs creux seront le refuge
De la race entière d’Adam,
Et les enfants du patriarche
Dans notre bois tailleront l’arche
Du Dieu nomade d’Abraham !

C’est nous, quand les tribus captives
Auront vu les hauteurs d’Hermon,
Qui couvrirons de nos solives
L’arche immense de Salomon ;
Quand, plus tard, un Verbe fait homme
D’un nom plus saint adore et nomme
Son Père du haut d’une croix,
Autels de ce grand sacrifice,
De l’instrument de son supplice,
Nos rameaux fourniront le bois.
En mémoire de ces prodiges,
Des hommes inclinant leurs fronts
Viendront adorer nos vestiges,
Coller leurs lèvres à nos troncs.
Les saints, les poètes, les sages,
Écouteront dans nos feuillages
Des bruits pareils aux grandes eaux,
Et sous nos ombres prophétiques
Formeront leurs plus beaux cantiques
Des murmures de nos rameaux.

Glissez comme une main sur la harpe qui vibre
Glisse de corde en corde, arrachant à la fois
A chaque corde une âme, à chaque âme une voix !
Glissez, brises des nuits, et que de chaque fibre
Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts !
Que vos ailes frôlant les cintres de nos voûtes,
Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes,
Que les gazouillements du bulbul dans son nid,
Que les élancements de la mer dans son lit,

L’eau qui filtre, l’herbe qui plie,
La sève qui découle en pluie,
La brute qui hurle et qui cric,
Tous ces bruits de force et de vie
Que le silence multiplie,

Et ce bruissement du monde végétal
Qui palpite à nos pieds du brin d’herbe au métal,
Que ces voix qu’un grand chœur rassemble
Dans cet air où notre ombre tremble
S’élèvent pour chanter ensemble
Celui qui les faits, Celui qui les entend,
Celui dont le regard à leurs besoins s’étend :
Dieu, Dieu, Dieu, mer sans bords qui contient tout en elle,
Et que chaque soupir de l’heure qu’il rappelle

Remonte à lui, d’où tout descend ! ! !

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Ainsi chantait le chœur des arbres, et les anges
Avec ravissement répétaient ces louanges ;
Et des monts et des mers, et des feux et des vents,
De chaque forme d’être et d’atomes vivants,
L’unanime concert des terrestres merveilles
Pour monter au Seigneur passait par leurs oreilles.
Et ces milliers de voix de tout ce qui voit Dieu,
Le comprend, ou l’adore, ou le sent en tout lieu,
Roulaient dans le silence en grandes harmonies,
Sans mots articulés, sans langues définies,
Semblables à ce vague et sourd gémissement’
Qu’une étreinte d’amour arrache au cœur aimant,
Et qui dans un murmure enferme et signifie
Plus d’amour qu’en cent mots l’homme n’en balbutie !
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Quand l’hymne aux mille voix se fut évaporé,
Les esprits, pleins du nom qu’il avait adoré,
S’en allèrent, ravis, porter de sphère en sphère
L’écho mélodieux de ces chants de la terre.
Un seul, qui contemplait la scène de plus bas,
Les regarda partir et ne les suivit pas.
Or, pourquoi restait-il caché dans le nuage ?
C’est’qu’au pied d’un grand cèdre, l’abri du feuillage,
Un objet pour lequel il oubliait les cieux
Enchaînait sa pensée et captivait ses yeux.
Oh ! qui pouvait d’un ange ainsi ravir. la vue ?
Une céleste enfant de fleurs demi vêtue,
Qui sous l’arbre, le soir, surprise du sommeil,
N’avait vu ni baisser ni plonger le soleil,
Et qui seule, au départ des tribus des rnontagnes,
N’avait pas entendu l’appel de ses compagnes.
Sa mère sur son front n’avait encor compté
Depuis son lait tari que le douzième été ;
Mais dans ces jours de force où les séves moins lentes
Se hâtaient de mûrir les hommes et les plantes,
Treize ans pour une vierge étaient ce qu’en nos jours
Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d’amours.
Non loin d’un tronc blanchi de cèdre, où dans les herbes
L’astre réverbéré rejaillissait en gerbes,
Un rayon de la lune éclairait son beau corps ;
D’un lac pur et dormant ses pieds touchaient les bords,
Et quelques lis des eaux, pleins de parfums nocturnes,
Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs urnes;
Son bras droit, qu’elle avait ouvert pour sommeiller,
Arrondi sous son cou, lui servait d’oreiller;
L’autre, suivant des flancs l’onduleuse courbure,
Replié de lui-même autour de la ceinture,
Plongeait sa blanche main et ses doigts effilés
Dans des restes de fleurs sous son doux poids foulés,
Comme si dans un rêve elle froissait encore
Les débris de ses jeux sur leur tige inodore.
Ses cheveux, qu’entr’ouvrait le vent léger du soir,
Ondoyaient sur ses bras comme un grand voile noir,
Laissant briller dehors ou ses épaules blanches,
Ou la rondeur du sein, ôu les contours des hanches,
Et l’ovale arrondi de ce front d’où les yeux
N’auraient pu s’arracher pour regarder les cieux ;
Entre ces noirs cheveux rejetés en arrière,
Ce front resplendissait d’albâtre et de lumière,
Jusqu’aux soyeux duvets où s’arquaient les sourcils.
Ces yeux étaient fermés par l’ombre de longs cils,
Mais le tissu veiné de ces paupières closes
Se teignait transparent de pâles teintes roses.
De l’arche des sourcils, qu’à peine il débordait,
Le profil de son nez sans courbe descendait ;
Comme un pli gracieux de rose purpurine,
Une ombre y dessinait l’aile de sa narine,
.Qui, suivant de son sein le pur souffle dormant,
Palpitait, s’élevait d’un léger renflement;
Et ses lèvres, qu’entrouvre une suave haleine,
Laissaient compter des dents qui débordaient à peine,
Pareilles dans sa bouche aux gouttes de lait blanc
Que laisse la mamelle aux lèvres de l’enfant !
Les deux’ coins indécis où cette bouche expire
Sc noyaient dans un vague.où naissait le sourire.
De ce sommeil d’enfant la rêveuse langueur
Laissait sur le visage épanouir le cœur;
Miroir voilé d’un rêve, on y voyait éclore
Cette âme dont le front s’éclaire et se colore.
Ses membres délicats au contour assoupli,
Ondoyant sous la peau sans marquer aucun pli,
Pleins, mais de cette chair frêle encor de l’enfance,
Qui passe d’heure en heure à son adolescence,
Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,
Dont la séve arrondit le contour déjà plein,
Mais où l’été fécond qui doit mûrir la gerbe
N’a pas encor durci les nœuds dorés de l’herbe.
Les membres endormis avaient l’air d’être morts.
L’astre, sans l’émouvoir, caressait ce beau corps,
Et, si l’on n’eût pas vu son haleine inégale
Élever, abaisser son sein par intervalle,
Et les rêves passant à travers son sommeil
Teindre sa blanche joue avec son sang vermeil,
On eût cru voir briller devant soi dans un rêve,
Au jardin d’innocence, une vision d’Ève ;
Ou, la veille du jour qui doit le voir aimé,
Le songe de l’époux dans ses bras animé !

L’ange, pour la mieux voir écartant le feuillage,
De son céleste amour l’embrassait en image,
Comme sur un objet que l’on craint d’approcher
Le regard des humains pose sans y toucher.
« Daïdha, disait-il, tendre faon des montagnes !
Parfum caché des bois ! ta mère et tes compagnes
Te cherchent en criant dans les forêts. Pourquoi
Ai-je oublié le ciel. pour veiller là sur toi ?
C’est ainsi chaque jour : tous les anges mes frères
Plongent au firmament et parcourent les sphères;
Ils m’appellent en vain, moi seul je reste en bas :
ll n’est plus pour mes yeux de ciel où tu n’es pas !
Pourquoi la loi du Maître, ô fille de la femme,
A ton âme en naissant voua-t-elle mon âme ?
Pourquoi me tira-t-il de mon heureux néant
A l’heure où tu naquis d’un baiser, belle enfant ?
ll nous créa jumeaux; mais, par un jeu barbare,
Si l’amour nous unit, l’infini nous sépare !
Oh ! sous mes yeux charmés depuis que tu grandis,
Mon destin immortel, combien je le maudis !
Combien de fois, tenté par un attrait trop tendre,
Ne pouvant t’élever,’ je brûlai de descendre,
D’abdiquer ce destin, pour t’égaler à moi,
Et de vivre ta vie en mourant comme toi !
Combien de fois ainsi dans mon ciel solitaire,
Lassé de mon bonheur et regrettant la terre,
Ce cri, ce cri d’amour dans mon âme entendu,
Sur mes lèvres de feu resta-t-il suspendu !
Fais-moi mourir aussi, Dieu qui la fis mortelle !
Etre homme ! quel destin !… oui, mais être aimé d’elle !
Mais aimer, être aimé, d’un mutuel retour !
Ah ! l’ange ne sait pas ce que c’est que l’amour !
Etre unique et parfait qui suffit à soi-même,
Non, il ne connaît pas la volupté suprême
De chercher dans un autre un but autre que lui,
Et de ne vivre entier qu’en vivant en autrui !
ll n’a pas comme l’homme au milieu de ses peines
La compensation des détresses humaines,
La sainte faculté de créer en aimant
Un être de lui-même image et complément,
Un être où de deux cœurs que l’amour fond ensemble
L’être se multiplie en un qui leur ressemble !
Oh ! de l’homme divin mystérieuse loi,
De ne trouver jamais son tout que hors de soi,
De ne pouvoir aimer qu’en consumant un autre !
Que ce destin sublime est préférable au nôtre,
A cet amour qui n’a dans nous qu’un seul foyer,
Et qui brûle à jamais sans s’y multiplier !
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Jéhovah, ce soupir est-il donc un blasphème ?
Et moi si malheureux, si seul, est-ce que j’aime ?
Et comment, ô mon Dieu, ne l’aimerais-je pas ?
N’ai-je pas eu toujours les yeux fixés en bas ?
Ne m’as-tu pas donné pour unique spectacle
Ce miracle au-dessus de tout autre miracle ?
Cette âme virginale à voir épanouir,
Ses pas à surveiller, son cœur à réjouir ?
Ses instincts indécis, ses premières pensées
Dans son âme ingénue à peine nuancées,
A tourner de mon souffle en inclinant son cœur
Comme avec son haleine on incline une fleur ?
Ne vois-je pas son âme à travers son visage,
Comme je vois la lune à travers ce feuillage ?
Depuis l’heure où sa mère â ses pieds l’étendit,
A son sourire en pleurs fière la suspendit,
Et la pressant des bras à sa blanche mamelle
Vit le jour de ses yeux poindre dans sa prunelle,
Est-il de cette bouche un seul vagissement,
De cette âme naissante un premier mouvement,
Un battement secret de ce cœur qui s’ignore,
Que mon regard n’ait vu naître, germer, éclore,
Avant que leur frisson ait agité sa peau,
Comme je vois ces feux du ciel poindre sous l’eau ?
N’ai-je pas tout suivi du regard d’une mère ?
D’abord l’impression fugitive, éphémère,
De la vie essayant ses organes naissants,
Vague et confuse voix de ce concert des sens ;
Puis ces étonnements pleins d’intimes délices,
Du sentiment qui naît délicates prémices;
Puis- ces élans du cœur qui ne peut s’apaiser
Que sur un cœur de mère, et sous son chaud baiser;
Ces caresses d’instinct qui de l’âme trop tendre
Sur tout ce qu’elle voit cherchent â se répandre,
Et qui sans cause encor mouillent ses yeux de pleurs,
Comme la goutte d’eau pend aux feuilles des fleurs ;
Plus tard, en grandissant en esprit, â mesure
Que l’âge fait au cœur rayonner la nature,
Ces extases de l’oeil et ces ravissements
Des merveilles de Dieu, ces éblouissements,
Cette soif d’aspirer dans son sein Dieu lui-même,
Cette adoration sans savoir qui l’on aime,
Ces chants intérieurs qui s’élèvent des sens,
Que l’abeille et l’enfant bourdonnent sans accents,
Mystérieux clavier de cette âme infinie
Dont sans savoir le sens on entend l’harmonie !
Et maintenant enfin pour mon oeil enchanté
O spectacle trop plein d’amère volupté,
Qui fait fondre mon cœur et fascine ma vue !
Voir cette belle enfant a l’âme chaste et nue
Palpiter au contact d’un sentiment nouveau,
Comme au bord de son nid l’aile d’un jeune oiseau ;
Sc pénétrer d’un feu qui cache encor sa flamme,
Rougir de sa pensée en sentant qu’elle est femme;
Exhaler, solitaire et rêveuse, en soupir
Cet instinct que la nuit ne peut même assoupir;
Au foyer d’un cœur pur concentrer ses tendresses,
De ses yeux, de sa main retenir les caresses,
Rêver sur quel objet ce vague sentiment
S’épandra, de l’amour divin pressentiment !
Chercher â lui donner un nom, une figure,
La recréer cent fois, l’effacer à mesure,
Ne la trouver qu’en songe, et pleurer au réveil
Cet idéal amant que dissipe un soleil !
Ah ! c’est trop pour un homme et pour un ange même !
Voilà ce que je vois, et je doute si j’aime !
Si j’aime ! et sans amour serais-je si jaloux
De ses frères rêvant déjà; le nom d’époux ?
Dans l’oubli de ses sens où le sommeil la plonge,
Prendrais-je tant de soin de lui former un songe
Et d’y faire apparaître avec des traits humains
Une image de moi que j’orne de mes mains ?
Un fantôme idéal dont l’éclat la fascine,
Un frère revêtu de ma splendeur divine,
Afin de dégoûter par ce brûlant portrait
Ses yeux de tout mortel que son cœur rêverait ?
Aussi, grâce à ce corps dont je prends l’apparence,
Elle voit les mortels avec indifférence,
Et son cœur n’a d’amour que pour ce front charmant
Que mon instinct jaloux lui présente en dormant.
Oh ! que devant ses yeux nul autre ne l’efface !
Daïdha ! que ne puis-je animer cette glace
Où sous des traits menteurs chaque nuit tu me vois !
Lui souffler mes transports, lui donner une voix
Pour dire à ton oreilles étonnée et ravie
Des mots assez ardents pour consumer ta vie !
Si Dieu me permettait seulement, quand tu dors,
Sur mes ailes d’amour d’enlever ce beau corps,
De te bercer au ciel dans cet air diaphane,
Sans posséder les sens de ce limon profane,
Pour voir à ton réveil éclore dans tes yeux
Un rayon plus vivant que ces lueurs des cieux,
Pour toucher ces cheveux dont le réseau te voile,
Plus noirs sur ton cou blanc que la nuit sans étoile ?
Respirer sur ta lèvre un souffle suspendu,
Ou comme ce reflet de l’astre descendu
T’enveloppant de jour, de tiédeur, de mystère,
De mon regard aimant te faire une atmosphère !
Oh ! si pour te parler je pouvais seulement
Transfigurer mon être et descendre un moment ! ! !
Mais déchoir de sa race est l’éternelle honte:
Dieu souffre qu’on descende, et jamais qu’on remonte !
Des anges consumés du même feu que moi
Ont éprouvé, dit-on, cette inflexible loi,
Et, du ciel attirés par les filles des hommes,
N’ont jamais pu d’en bas remonter où nous sommes !
Dégradés pour toujours d’un sort presque divin,
Condamnés à mourir, à renaître sans fin,
Ces exilés d’en haut, séparés de leurs frères,
Sans avoir leur espoir subissant leurs misères,
Ne peuvent revenir au rang qu’ils ont quitté
Qu’après avoir mille ans sur ce globe habité,
Et, dans un cercle long d’épreuves successives,
Lentement reconquis leurs splendeurs primitives :
Anges transfigurés, il leur faut à leur tour
D’homme devenir ange !… Oh ! pénible retour !
Humiliant exil dans cet enfer des larmes !
Et pourtant ils l’ont fait pour de bien moindres charmes ;
Et pourtant, entraîné comme d’un poids fatal,
Moi-même j’ai maudit cent fois mon ciel natal !
Oh ! d’amour et d’orgueil furieuse tempête,
Ne t’apaiseras-tu jamais ?… Charmante tête,
Qui dors sans soupçonner mon trouble et mes remords :
Puisque je suis ton rêve, oh ! dors, belle enfant, dors !»
Et Daïdha dormait, et de ce blanc visage
La lune repliait son jour sous le feuillage,
Et l’ange dont l’amour perçait l’obscurité
Voyait la sombre nuit luire de sa beauté.

On entendait pourtant dans le sacré silence
L’écho se rapprocher d’un pas sourd à distance,
Et quelques mots tronqués, jetés à demi-voix,
Semblaient sortir au loin des profondeurs des bois.
Bientôt, répercutés sur les larges troncs sombres,
Des feux intermittents sillonnèrent les ombres,
Semblables aux reflets des livides éclairs
Qui palpitent aux cieux par la foudre entrouverts.
Un homme tout à coup se glissant sous leur voûte,
Comme quelqu’un qui cherche et dont l’oreille écoute,
Le corps penché, la tête et la jambe en avant,
Parut ; il secouait comme une torche au vent
Le tronc d’un jeune pin fendu jusqu’aux racines,
Dont la flamme en jets bleus dévorait les résines,
Et dont l’éclat funèbre et le foyer dormant
Se rallumaient plus vifs à chaque mouvement;
Aux éblouissements de cette torche informe,
Qui semblait peu peser dans cette main énorme,
De l’homme de la nuit le corps livide et bleu
Se dessinait à l’oeil sous la couleur du feu.
Aux hommes d’à présent son corps mâle et robuste
Était ce qu’un grand cèdre est au fragile arbuste;
Les muscles, dont les nœuds faisaient gonfler sa peau,
S’enlaçaient sur son corps comme au cou du taureau,
Et de ses larges pieds les gigantesques plantes
Écrasaient sous son poids les herbes et les plantes.
On eût dit, aux contours solides de sa chair,
De durs membres de marbre avec des os de fer.
Ses membres étaient nus; sa poitrine velue
D’un affreux ornement épouvantait la vue:
C’était, avec les poils, la peau d’un léopard
Dont il avait fendu le col avec son dard ;
Gigantesque collier ! sa hideuse figure
S’entourait par devant de cette horrible Etre :
Elle pendait immense avec ses yeux ardents,
Et sa lèvre sanglante et l’ivoire des dents ;
Les griffes de ses pieds, comme debout dressées,
Aux deux côtés du cou sur l’épaule placées,
Flottaient près de la gueule avec leurs ongles d’or,
Où la fureur semblait les contracter encor.
Le reste de la peau, tombant à l’aventure,
Se rattachait aux flancs avec une ceinture,
Et les lambeaux tigrés descendaient à mi-corps,
En haillons dont les chiens ont déchiré les bords.
Ses cheveux, de son front rejetés en arrière,
Ondoyaient sur le dos en sauvage crinière ;
Sou cou les secouait comme fait le lion.
Son visage, éclairé d’un sinistre rayon,
Dans ses grands traits communs aux aînés de la terre,
Portait de la beauté le mâle caractère ;
Mais ’ce regard humain par qui tout oeil est beau,
Ce rayon mal voilé du céleste flambeau,
Ne l’illuminait pas des reflets de sa flamme :
C’était une beauté de chair et non pas d’âme,
Qu’éclairait seulement de vils instincts puissants,
Ainsi qu’un jour d’en bas, la lumière des sens.
L’intelligence éteinte y laissait voir sans luttes
Triompher l’appétit et la force des brutes.
Des lèvres et de l’oeil le muscle contracté
N’y trahissait que ruse et que férocité.
C’était une superbe et vile créature,
Ayant gardé sa forme et perdu sa nature :
Comme on en voit encor sur la terre aujourd’hui,
Hommes d’os et de sang où jamais Dieu n’a lui !

Un arc retentissant de corne épaisse et noire
Résonnait sur son dos contre un carquois d’ivoire;
Trois flèches y plongeaient dans leurs tuyaux d’airain.
ll tenait devant lui sa torche d’une main,
Et de l’autre il portait une énorme massue.
Des plis d’un lourd filet la maille en fer tissue
Pendait de son épaule et semblait en glisser
Comme un piége fermé qu’un pêcheur va lancer.
Il marchait hésitant de clairière en clairière,
Jetant un oeil furtif en avant, en arrière,
Étouffant sur le sol le bruit sourd de ses pas,
S’arrêtant quelquefois et se parlant tout bas :
« Les hommes ! disait-il, ô détestables races !
Je ne me trompais pas ; enfin voilà leurs traces :
Mes compagnons et moi, sans les trouver jamais,
Depuis neuf longues nuits nous fouillons ces sommets ;
Jamais chasseur n’osa monter jusqu’où nous sommes.
Exécrable métier que d’être chasseur d’hommes !
Mieux vaut cent fois traquer les lions des déserts,
Le mammouth dans ses joncs, ou l’aigle dans les airs !
Mais aussi quel plaisir quand on tient dans sa serre,
Prises au même nid, les filles et la mère !
Mais aussi dans Balbek on nous paye un enfant
Plus cher que le lion, le tigre et l’éléphant !
Ces esclaves humains ont plus d’intelligence ;
Ils servent mieux l’amour, le plaisir, la vengeance;
Et puis l’homme superbe est plus glorifié
De fouler, disent-ils, son pareil sous son pié :
Comparant sa grandeur avec cet esclavage,
II jouit en secret d’avilir son image. »

En se parlant ainsi, le chasseur approchait
Du corps de Daïdha ; le tronc qui la cachait
En trois pas dépassé lui laissa voir sa proie ;
Son pied qu’il avançait resta levé de joie ;
Il comprit d’un regard le prix de sa beauté.
Flottant entre l’amour et la cupidité,
Il se pencha muet sur sa fraîche figure,
Écarta doucement du doigt sa chevelure,
Et du front dévoilé parcourant les attraits,
D’un sourire infernal il contempla ses traits;
Puis, frappant ses deux mains en signe de conquête,
Vers sa suite invisible il retourna la tête,
Et l’on vit accourir, au signal triomphant,
Six chasseurs comme lui près du corps de l’enfant.

Debout, l’environnant de leur cercle sauvage,
Ils avançaient le front pour mieux voir son visage ;
Et lui, la main à terre et la tête en avant,
Aux lueurs du flambeau secoué par le vent,
Leur indiquait d’un geste et d’un coup d’oeil féroces
Les merveilles d’amour de ces charmes précoces.

Chut ! ne l’éveillez pas ! Voyez, leur disait-il,
Ces ondes où se noie un délicat profil !
Et ce cou plus moiré que le long cou du cygne,
Et de ce torse enfant l’harmonieuse ligne,
Comme sur la fontaine un flot à peine enflé,
Avant que du matin le zéphyr ait soufflé !
Et ces bras arrondis, et ce cœur que soulève
Le fantastique amour qui n’approche qu’en rêve ;
Et ces deux beaux pieds blancs aux orteils potelés,
Pour voler et bondir polis et modelés,.
Comme deux cailloux ronds roulés par l’onde amère,
Et qui tiendraient encor dans la main de sa mère !
Oh ! qu’encore un printemps, oh ! qu’encore un été
Fassent épanouir ces bourgeons de beauté ;
Que le rayon d’amour, qui seul mûrit la femme,
A travers ces cils noirs en épanche la flamme;
Et les fils de Baal, devant ce front divin,
A chercher un défaut s’épuiseront en vain !
Pour se la disputer, que de sang et de larmes !
Quels trésors dans mes mains couleront pour ses charmes !
Cent esclaves, amis, ne m’achèteraient pas
Ce doux philtre animé qui dort là sous mes pas.

A cet ardent espoir de l’énorme salaire,
Un murmure confus d’envie et de colère
S’éleva dans les cœurs des compagnons jaloux :
Autant qu’à toi, Memphid, n’est-elle pas â nous ?
Penses-tu que nos pieds se sont usés trois lunes
Pour t’enrichir toi seul de nos rares fortunes ?
– Scélérats ! dit Memphid le bras déjà levé,
Partager avec vous ce que seul j’ai trouvé ! »
Son imprécation expira sur sa bouche.
La troupe s’entendit d’un seul coup d’oeil farouche :
Avant que de leurs pieds le superbe géant
Se fût, pour les parer, placé sur son séant,
Six masses à la fois sur sa tête lancées
Brisèrent d’un seul coup son crâne et ses pensées.
Le géant assommé, tombant sans mouvement,
De la rage à la mort n’eut qu’un gémissement;
Les racines du sol tremblèrent de sa chute.
Aux éclairs de la torche, aux clameurs de la lutte,
Daïdha réveillée ouvrit les yeux. L’horreur
S’échappa de son âme en un cri de terreur;
Comme un tronçon dormant de serpent qu’un pied presse
Du seul effort des nerfs sur lui-même se dresse;
Au sol qui la portait sans appuyer la main,
Elle fut sur ses pieds debout d’un bond soudain,
Et, trompant des chasseurs le cercle, qu’elle brise,
Entre leurs doigts ouverts glissa comme une brise.
Mais un d’eux à l’instant élancé sur ses pas,
Dépliant le filet qui flottait sur son bras,
Pour l’atteindre en courant le lance sur sa proie :
En volant dans les airs le filet se déploie,
Et des mailles de fer le nuage étouffant
D’une prison mobile enveloppe l’enfant.
L’horrible bande alors à quelques pas s’arrête ;
Ils se rangent assis autour de leur conquête,
D’un oeil cupide et dur contemplant sans remords
Daïdha qui s’épuise en stériles efforts.

L’enfant, sous le réseau dont le tissu ruisselle,
Soulève en vain ses bras pour le secouer d’elle;
Le lourd voile de fer où se brisent ses doigts
Sur son front écrasé glisse de tout son poids ;
Sur son cou renversé, sur sa pliante épaule,
Parmi ses longs cheveux il se mêle et se colle :
Tel qu’un tissu trempé dans les flots écumants,
De son corps qu’il torture il suit les mouvements ;
La sueur et le sang tachent sa peau meurtrie ;
Elle appelle sa mère, elle pleure, elle crie,
Frappe son front des mains; mais les mailles de fer
Arrêtent ses cris même et semblent l’étouffer.
Elle cherche à briser, comme avec des tenailles,
Avec ses dents de lait les nœuds sanglants des mailles ;
Mais les mailles en vain dégouttent de son sang.
Pour s’en débarrasser, d’un effort plus puissant
Elle roidit son corps, fléchit, se pelotonne;
Et, prenant un élan dont le bond les étonne,
Veut en la soulevant dépouiller d’un seul coup
La chemise d’acier qui lui courbe le cou :
Mais plus elle bondit, plus le filet se plisse ;
Dans les plis du réseau son pas hésite et glisse,
Et sous le poids grossi des nœuds multipliés
Tombant près des chasseurs, elle roule à leurs pieds.

A ce jeu dont l’horreur eût fait pleurer les anges,
A ce beau corps froissé sous ses horribles langes,
Un rire d’ironie et de férocité
Éclate en longs échos sous les bois répété.
Au supplice ils joignaient la raillerie amère :
Belle enfant, disait l’un, appelle donc ta mère !.
Qu’elle vienne à ta voix ainsi te voir jouer,
Et, si ces nœuds de fleurs rompent, les renouer ! »
Un autre, en ricanant, disait : « Pauvre petite !
Comme ton front rougit ! comme ton cœur palpite !
Desserre’, si tu peux, les bras de cet amant ;
Brise ces nœuds de fer, et respire un moment. »
Et celui-là, montrant du doigt ce beau visage,
Qui roulait à ses pieds tout en sang : « Quel dommage,
Disait-il, de ternir de poussière et de pleurs
Ce beau front que bientôt on sèmera de fleurs !
Pourquoi tacher ainsi ces épaules de soie,
Et cette peau d’enfant que le fer marque et broie,
Et ce sein virginal, et ces pieds délicats
Dont les lèvres bientôt voudront baiser les pas ?
Épargne, belle enfant, ces fureurs et. ces larmes ;
Sais-tu que chaque effort nous coûte un de tes charmes,
Que chaque froissement de tes membres meurtris
Aux yeux des acheteurs nous vole de ton prix ? »
Et parcourant de l’oeil les noires meurtrissures
Et les gouttes de sang coulant de ses blessures,
Touché par l’avarice et non par la pitié,
Plaignait ce bloc vivant qu’il remuait du pied.

Daïdha cependant, par la lutte lassée,
Et dans l’étroit réseau toujours plus enlacée,
Usait en vain, pendant ces sarcasmes affreux,
Son dernier désespoir en efforts douloureux.
Ses membres, palpitants sous le poids qui la froisse,
Par de sourds soubresauts trahissaient son angoisse ;
Puis enfin de son corps suivant l’épuisement,
Le filet affaissé resta sans mouvement.
Telle aux bords frissonnants du beau lac Méotide
On voit d’ardents pêcheurs une troupe cupide,
Dans le filet flottant qu’ils lancent de l’esquif,
Ramener sur la grève un jeune oiseau captif.
L’alcyon argenté, couché sur le rivage,
Aux mailles du lacet déchire son plumage,
Voit briller à travers le réseau contracté
Sa mer d’affection, son ciel de liberté ;
De ses frères de nid pour rejoindre les bandes
S’efforce d’élargir ses ailes toutes grandes,
Bat des pieds et du col, et du bec et des flancs,
L’élastique prison et ses nœuds ruisselants,
Et, s’affaissant enfin sous l’effort qui l’accable,
Souille son col de sang et sa plume de sable.




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