Marie V

Dans  Marie,  Poésie Auguste Brizeux
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Après moins de six mois passés loin de la lande
Où l’on jouait, Marie, ah ! que vous voilà grande !
N’était ce corset rouge et ces jupons rayés
Qui, trop courts à présent, m’ont laissé voir vos pieds,
Jamais je n’aurais dit : « Cette fille qui prie
Au calvaire, et s’en va vers l’église, est Marie. »

Et pourtant c’est bien vous ; je vous parle et vous vois ;
Mais que vous êtes grande après moins de six mois !
La tige qu’on mesure au temps de la poussée,
Vienne la saint-Michel, n’est pas plus élancée.

J’ai honte à moi vraiment et me sens tout jaloux,
Car j’ai l’air aujourd’hui d’un enfant près de vous ;
Je n’ose vous parler, et jusqu’au fond de l’âme
Vous me troublez quasi comme une grande dame.
Cependant, jeune fille, ainsi que l’an passé
Causons. Voyez, l’office à peine est commencé,
Et nul sous le portail ne viendra. -prenons garde,
Voici que le sonneur de son banc nous regarde,
Et j’entends sous le mur le petit Pierre élô
Qui chante en écorchant son bâton de bouleau.
Eh bien ! Tout cet hiver, au logis toute seule,
Et, le soir, travaillant auprès de votre aïeule,
Songiez-vous quelquefois à ceux qui sont au bourg ?
Moi, je vous appelais, ô Maï ! Le long du jour.
Je disais : « Quand viendront les vêpres du dimanche
Et ma brune Marie avec sa coiffe blanche ?
Quand reviendra le temps des nids et des chansons,
Et le jeu d’osselets derrière les buissons ? »
Mais j’appelais en vain ! Durant l’hiver, les fièvres,
Marie, avaient jeté leurs feux noirs sur vos lèvres,
Et votre bonne mère en ses deux pauvres bras
Vous serrait, et mouillait de ses larmes vos draps ;
Et puis, baisant la terre, aux anges, à la vierge
Jurait une neuvaine et de brûler un cierge,
Et que, s’ils vous sauvaient, sur ses genoux, un jour,
Deux fois, de leur église, elle ferait le tour.
Oui, j’ai su ses tourments, ses cris de toute sorte.
Le soir, quand le vieux Dall quêtait à notre porte,
Je lui donnais son pain : « Ah ! Disait le vieux Dall,
La mère a fait un voeu, car sa fille va mal. »
Mais un soir il me dit : « Payez-moi ma nouvelle !
Notre vierge est debout, mais plus grande et plus belle,
Croyez-en mon rapport, plus belle que devant :
Vous-même à ses côtés aurez l’air d’un enfant. »
Le pauvre avait raison. Là près de la muraille,
Ce jeune plant avait l’an dernier votre taille,
Il a poussé depuis ; voyez votre hauteur :
Vous êtes tous les deux de la même grandeur.

— Un jour d’avril, ainsi, sous le porche de pierre,
Tandis que dans l’église on faisait la prière,
Je parlais à Marie en secret et tout bas ;
Mais elle m’écoutait et ne répondait pas ;
Elle était devant moi distraite et sérieuse.
Oh ! Non, ce n’était plus Marie, enfant rieuse,
Qu’à son corsage plat, son pied vif et léger,
On eût prise de loin pour un jeune berger !
Enfin me regardant avec un doux sourire,
Comme une soeur aînée un frère qui l’admire,
Grave et tendre à la fois, elle me dit adieu ;
Puis, entrant dans l’église, elle alla prier Dieu.

Avec ces mots d’adieu tout finit ! — Un jeune homme,
Natif du même endroit, travailleur, économe,
En voyant sa belle âme, en voyant son beau corps,
L’aima ; les vieilles gens firent les deux accords ;
Et toute à son mari, soumise en son ménage,
Bientôt elle oublia l’amoureux de son âge.
Au sortir de la messe, ah ! quand l’heureux rival
Assise entre ses bras l’emportait à cheval,
Quand la noce passait, femmes et jeunes filles
Remplissant le chemin du bruit des deux familles,
Celui qui resta seul, celui-là dut souffrir !
Il mit tout son bonheur depuis à s’enquérir
De celle qu’il aima, de chaque métairie
Qu’elle habitait… du moins, le savez-vous, Marie ?
Je vis de souvenirs, de souvenirs anciens,
Hélas ! Mais tous les jours et partout j’y reviens !

 

Un poème d’Auguste Brizeux



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