LIV le départ

(Publié le 10 mai 2011) (Mis à jour le: 8 mai 2014)

LIV le départ

LIV le départ, un chapitre de L’Écornifleur un roman de Jules Renard

Montrant ma fausse dépêche, j’ai dit à Madame Vernet:

— ” Peut-être reviendrai-je dans deux ou trois jours. En tout cas, à Paris ! “

Et à Marguerite:

— ” Attends-moi ! silence ! “

Mes amis me reconduisent à la gare. Seul, Monsieur Vernet a gardé sa présence d’esprit. Il s’occupe de ma malle et prodigue les recommandations pour le trajet.

 

” Je prends les devants ! ” dit-il.

Silencieusement, nous longeons le port. Parfois un soupir s’exhale. Je regarde obliquement les choses que je quitte, les barques bercées, les bouées flottantes, le ressac de la mer, les vieux marins assis autour du bateau de sauvetage et dont les yeux continuellement secrètent la chassie. À la gare, Monsieur Vernet me remet un billet de première. Je veux chercher dans ma poche.

— ” Laissez, je vous prie ! “

— ” Oh ! Monsieur Vernet ! “

— ” Vous me remercierez en nous revenant le plus tôt possible ! “

Il ajoute, comme je serre le billet entre les feuillets d’un calepin:

— ” Moi, je fixe toujours le mien à mon chapeau. Je n’en ai jamais perdu, et c’est plus commode pour le contrôleur. Ah ! j’oubliais votre bulletin ! “

Il va et vient à grands pas, donne des avis, interpelle, s’agite sans parvenir à nous communiquer son entrain. Nous sommes arrivés trop tôt, et, comme chacun tient à garder ses pensées pour soi, il nous faut lire les affiches, les arrêtés, nous promener devant le petit jardin de la gare, fleuri de réséda.

Enfin le mécanicien dit:

— ” Je vais chercher le cheval ! “

Le cheval vient joyeux, siffle bruyamment, fait sous lui, dans ses roues, une fumée blanche qui monte et l’enveloppe.

— ” Vous avez le temps ! ” dit un employé.

Des paniers de congres se rangent encore dans le wagon de marchandises, et de petites corbeilles d’osier, berceaux minuscules où des homards, des brèmes, des poissons délicats dorment sur un lit de fenouil frais.

Une femme accourt et fait des signes. C’est toujours la même chose donc ? Plus le chef de gare attend, plus les expéditeurs se font attendre, et le meilleur moment est le dernier.

Ils n’en finiront pas. Je voudrais un arrachement brusque. On me tiraille avec des précautions superflues et des reprises douloureuses une épine enfoncée profondément.

Je monte, pour prendre un coin, dans mon compartiment de première, enclos, à l’économie, entre deux de secondes.

— ” Pressez pas ! ” dit l’employé.

Ah ! je m’attellerais au wagon !

— ” Marguerite voudrait embrasser son professeur “, me dit Monsieur Vernet.

— ” Je n’osais pas le demander ! ” dis-je en descendant. Marguerite me rend mon baiser sur les deux joues, en camarade, en fiancée tranquille.

— ” Il faut que je vous embrasse aussi, Monsieur Vernet ! “

— ” Roublard ! pour embrasser ma femme ensuite ! Blanche, laisse-toi faire ! “

— ” M’aimes ? ” murmure-t-elle si bas que je devine le mot à peine distinct de son haleine, et je souffle entre mes dents:

— ” Oui ! “

— ” Messieurs les voyageurs, en voiture ! ” crie l’employé, qui donne toute sa voix en notre honneur.

Par la portière, que Monsieur Vernet tient à fermer lui-même, nous échangeons de longs regards. Marguerite est rose, Madame Vernet un peu pâle. Monsieur Vernet, avec une amabilité inlassable, me répète que j’arriverai à Paris à minuit et quart, et me blâme de n’avoir pas emporté un petit pain.

Des souhaits pour le voyage, des serrements de mains et ces regards si longs ! si doux ! puis un sifflement, un ébranlement, une agitation de têtes et de mouchoirs: une immense tristesse !

LIV le départ

LIV le départ, un chapitre de L’Écornifleur un roman de Jules Renard

jules Renard est un romancier écrivain de la fin du 19ème siècle début du 20ème siècle.

Il a écrit  les romans Poil de carotte, Histoires naturelles, Patrie, Les Philippe, Journal. il se met aux pièces de thèâtre.

Citation et citations Jules Renard.

Jules Renard est un écrivain majeur de la langue française, ami avec Émile Zola, Alphonse Allais, Edmond Rostand, les Goncourt, Courteline mais aussi Tristan Bernard et Sarah Bernard.

L’Écornifleur: Roman de Jules Renard

 




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