Les Princes de Chypre

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Les lieux que nous avons laissés

Sont beaucoup plus heureux qu’autres lieux de la terre;

Le dégoût de la paix, ni le peur de la guerre,

Jamais ne les a menacés.

Mars arrivant à la contrée,

Que notre éloignement convertit en déserts,

Hait le fer et la flamme, et veut que les baisers

Fassent l’honneur de son entrée.


Chypre ne se peut estimer,

Ses rivages féconds que Neptune environne,

Sont au milieu des flots la plus belle couronne

Que porte le roi de la mer.

Cupidon y est sans malice;

Les plus grandes beautés ont le plus d’amitié;

Là jamais un esprit qui manque de pitié

Ne saurait manquer de supplice.

Les plaisirs y sont en vigueur;

La loi de l’hyménée aux désirs asservie

Dans les contentement de notre douce vie,

Ne mêla jamais sa rigueur.

Comme les dieux en leur empire,

De tout ce qu’il nous plaît nous nous rendons épris;

Et pour une beauté qui n’a que du mépris,

Jamais notre âme ne soupire.

Ce qu’Amour fait dessous les eaux

Est une loi pour nous que le Ciel même ordonne,

Accordant à nos feux la liberté qu’il donne

A l’innocence des oiseaux.

Autour de nos fontaines vives,

Toutes peintes d’azur et de rayons du jour,

Les zéphyrs et les eaux parlent toujours d’amour

Aux Nymphes de ces belles rives.

Notre ciel est toujours serein,

Notre joyeux destin n’est jamais en disgrâce,

Et chez nous le Soleil ne voit aucune trace

Du siècle de fer ou d’airain.

Nous n’oyons point le bruit des Syrtes,

Le plus frêle vaisseau se moque des rochers,

Trouve le vent facile et conduit les nochers

Jusqu’à l’ombrage de nos myrtes.

Nous ne voyons jamais pleuvoir,

Si ce n’est des rubis échappés à l’Aurore,

Que nos champs glorieux plus ennoblis encore

Daignent à peine recevoir.

Notre sort, aux dieux admirable,

Lorsqu’un renom meilleur nous a parlé de vous,

A perdu son estime, et s’est rendu jaloux

Du vôtre encor plus désirable.

Aux pieds de votre Majesté,

Nos Grandeurs, méprisant leur première puissance,

Mettent au seul honneur de votre obéissance,

Tout l’espoir qui leur est resté.

Au nombre des sujets de France,

Aujourd’hui bien heureux nous nous venons ranger,

Et notre masque ôté de ce front étranger

Nous ôtera la différence.

Œuvres poétiques
Théophile de Viau



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