Léon XIII

(Publié le 30 octobre 2008) (Mis à jour le: 8 mai 2014)

 
À Sa Grandeur Monseigneur Bruchési

I

Au-dessus des embruns amers de l’Océan,
Environné de fleurs vivaces et fécondes,
Sur un escarpement qui domine les ondes,
Resplendit au soleil un érable géant.

 


Debout auprès des eaux comme une sentinelle,
Il sourit au navire incliné sous le vent ;
Il porte un nid d’oiseau, et son arceau mouvant
A le doux bercement de la main maternelle.

Il dresse dans la nue un front toujours serein,
Et, plein d’âcres senteurs et d’enivrants murmures,
Sous la brise embaumée agite des ramures
Souples comme l’acier, fermes comme l’airain.

Dans un sol généreux il plonge sa racine ;
Il exhale un parfum qui va jusqu’à l’éther ;
Il ondoie et bruit comme le gouffre amer ;
Il a la majesté de la mer sa voisine.
 
Il a la majesté du blanc vieillard pensif
Dont les jours orageux n’ont pu courber la tête.
Depuis quatre cents ans il nargue la tempête,
Il se rit des clameurs du grand flot convulsif.

Son feuillage touffu, plein d’un suave arôme,
Abrite le troupeau qui cherche le sommeil,
Et le brun moissonneur, brûlé par le soleil,
Vient rafraîchir son front à l’ombre de son dôme.

Son faîte altier reçoit tous les rayons du ciel,
Son flanc recèle un suc limpide et délectable,
Et, sous le fer tranchant qui le blesse, l’érable,
Aux premiers jours d’avril, verse des pleurs de miel.

L’érable a la bonté qu’apporte le grand âge ;
Aux hommes, aux brebis, aux oiseaux amoureux,
Il ouvre largement ses longs bras généreux ;
À la vipère même il donne son ombrage.

En vain le vent de mer le tord, en vain le gel
Fait tomber tous les ans sa chevelure épaisse,
Il garde sa fraîcheur, sa sève, sa jeunesse,
Et l’arbre séculaire est un arbre immortel.

Le bras du temps qui peut tout rompre et tout dissoudre
Épargne ce géant, qui berce un nid d’oiseau,
Il tombera pourtant, comme l’humble arbrisseau,
Il tombera, frappé par la hache ou la foudre.
 
Il tombera, le torse encor plein de verdeur.
Sa chute formidable ébranlera la terre ;
Et c’est couché, le front blanchi par la poussière,
Que l’arbre apparaîtra dans toute sa grandeur.

Et l’oiseau n’ira plus gazouiller sous son dôme,
Nul ne demandera de l’ombrage au titan ;
Mais longtemps le pasteur au bord de l’Océan
Croira voir ondoyer son gracieux fantôme.

II

Arbre majestueux et fort comme l’airain,
Sur un sommet sacré qui domine le monde,
Cette mer inconstante où s’égare la sonde,
Un vieillard rayonnait d’un éclat souverain.

Il rayonnait au bord de l’onde universelle,
Projetant un reflet céleste sur les flots,
D’un regard inquiet suivant les matelots
Sur le pont du navire où l’écume ruisselle.

Il dépassait les rois de son front génial ;
Rien ne le retenait à notre argile impure.
Pour façonner son corps étrange, la nature
Semblait avoir choisi le bronze et le cristal.
 
À tous les vents du ciel il jetait la semence
Du droit, de la sagesse et de la vérité,
Et ses enseignements avaient la majesté
Des grands cieux étoilés et de la mer immense.

Il avait la vigueur de l’arbre altier et fier
Dont le fauve ouragan ne peut ployer la cime,
Et cinq lustres durant, debout devant l’abîme,
Il nargua les clameurs des vagues de l’enfer.

Le saint vieillard savait conjurer les orages ;
Les fronts les plus altiers s’inclinaient sous sa main.
Le pèlerin croyait du vieil érable humain
Sentir tomber sur lui le plus doux des ombrages.

Sa langue avait touché le charbon de l’autel,
Qui fit frémir jadis la lèvre d’Isaïe,
Et par son cœur ouvert la sainte poésie
De l’Hymette laissait à flots couler le miel.

Humble comme Jésus, grand comme Zoroastre,
Serein dans la tempête et devant le tombeau,
Au-dessus de son front il dressait un flambeau
Versant sur l’univers l’éclat d’un nouvel astre.

Rien n’altérait son calme et sa virilité,
Et l’âge vainement le fouettait de son aile ;
Sa tête rajeunie à chaque aube nouvelle
Se nimbait des reflets de l’immortalité.
 
Il rayonnait toujours de sa chaleur première
Et nous semblait des ans désespérer l’effort.
Il devait cependant succomber, et la mort
Hier a terrassé le colosse-lumière.

Sa chute a fait frémir toute l’humanité ;
Et c’est gisant au pied du vieux trône de Pierre
Que le vieillard auguste apparaît à la terre
Dans toute sa splendeur et sa sublimité.

Il est entré déjà dans l’éternel silence.
Nul ne le verra plus enseigner et bénir ;
Mais de l’arbre tombé vivra le souvenir,
Car sa grande ombre emplit le siècle qui commence.

 




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