L’Enfant de la balle

(Publié le 30 octobre 2008) (Mis à jour le: 30 octobre 2008)

À M Pierre Duot

 
Je suis né, vers soixante, au square Chaboillez,
Et j’étais le plus vieux de cinq enfants choyés
Par une mère aussi vertueuse que belle,
Dont je crois voir toujours rayonner la prunelle.
Mon père ― aucun ne fut plus brave que le mien ―
Mon père était, messieurs, un mécanicien
Et servait le Grand-Tronc.

                                   Le soir, après l’école,
Bien souvenu, leste et vif comme l’oiseau qui vole,
Je courais seul le voir en gare manœuvrer.
Je ne pouvais alors cesser de l’admirer
Sous sa veste de cuir cependant bien chétive,
Debout, comme un héros, sur sa locomotive.
J’adorais son métier, et déjà je songeais,
Dans mon petit cerveau roulant de grands projets,
Au temps où j’en pourrais faire l’apprentissage,
Où j’aurais pour patron un patron aussi sage.

Un jour, ― c’était, je pense, un jeudi de congé, ―
Je quittai le logis et je me dirigeai
Vers la gare.
À l’entour quelques hommes d’équipe
Se reposaient, fumant tranquillement leur pipe,
 
Pendant qu’au ras du sol semblaient flotter encor
Des lambeaux de vapeur teintés de reflets d’or.

Soudain, comme j’entrais dans la salle d’attente,
De loin un travailleur d’une voix éclatante
Cria :
             ― Ton père fait aujourd’hui le Vingt-trois ?
– Oui, l’ami, répondis je, et, demain soir, je crois,
Il devra manœuvrer sur le Soixante-seize.
― Il s’y connaît, le gars, il en parle à son aise,
Fit un voisin charmé de mon air étourdi ; ―
Et, s’approchant tous deux, le plus jeune me dit :
― Tu parles comme un homme, et pour ça je t’invite
À vider avec nous un verre… allons, plus vite,
Nous n’avons pas de temps à perdre. ―

                                              Comme un sot,
J’opinai de la tête et j’acceptai l’écot,
Je suivis les gaillards au bouchon le plus proche,
Et là d’un trait je bus, crâne comme Gavroche,
Cherchant à me hausser sur le plancher poisseux,
La moitié d’un grand bol de vieux cidre mousseux.

Sans me donner le temps de reprendre mon verre,
Le plus vieux, ébauchant un geste très sévère,
Et me tendant des sous qu’il tenait dans son poing :
― Cours chercher du tabac chez l’épicier du coin,
Fit-il avec un pli sardonique à la bouche. ―

Tout de suite je vis quelque chose de louche
Dans ce commandement fait sur un ton moqueur.
 
Je sortis soupçonneux, un serrement au cœur…
Et, dès que je remis le pied dans la taverne,
Je crus m’apercevoir, à quelque baliverne
Que dit, en me lorgnant, un de ces sacripants,
Que l’on était en train de rire à mes dépens.
Et quand je reportai le breuvage à ma lèvre,
Je sus que l’on venait d’y verser du genièvre,
De me jouer un tour, un vrai tour de bandit ;
Mais, voulant jusqu’au bout m’affirmer, comme on dit,
Je vidai, sans broncher, le bol d’une chopine,
Je dis : Merci, les gars ! et d’un pied qui clopine
Je m’éloignai, cherchant si je ne verrais pas
Mon père qui devait manœuvrer à deux pas.
Hélas ! mon père était parti.

                                   La jambe veule,
Après être resté dix heures à la gueule
De son foyer, debout devant un feu d’enfer,
N’ayant pour tout appui que son levier de fer,
Il venait de rentrer par la sente voisine,
Pendant que son chauffeur remisait sa machine.

Que je la connaissais, cette machine-là,
Et que de fois j’avais admiré son éclat !
À cette heure, surtout, était-elle assez claire,
Avec sa cloche d’or, son gros fanal de verre,
Ses robinets de cuivre et ses barres d’acier
Semblables aux jarrets tendus d’un fier coursier.

J’étais ravi devant cette lourde merveille,
Et je l’examinais, le chapeau sur l’oreille,
 
Guilleret et hautain comme l’est un noceur,
Et faisant alentour l’homme et le connaisseur.
Oui, j’étais fasciné par sa masse et ses formes,
Et le poitrail trapu de ses tampons énormes.
En avant ! qui pourrait résister…

                                          À présent
J’éprouvais tout l’effet du grand bol malfaisant ;
Et pendant que, rêveur, je fixais la machine,
C’était drôle, du feu me courait dans l’échine,
Des éclairs aveuglants me passaient dans les yeux,
Et j’étais empoigné par un désir fougueux :
Ne fût-ce que le temps de m’y dresser la tête,
Je voulais, à tout prix, monter sur la Tempête,
Un surnom qui souvent m’avait rempli d’émoi.

Soudain, je regardai, furtif, autour de moi.
Non loin, tournant le dos, et la tête penchée,
Un homme marchait seul au fond d’une tranchée,
Où se glissait déjà l’ombre vague du soir ;
Et, certain qu’aucun œil n’était là pour me voir,
N’ayant à redouter nulle oreille attentive,
En deux bonds je sautai sur la locomotive.
La gare à ce moment me parut tournoyer.
Sans bruit, du pied j’ouvris la porte du foyer.
Quelle douce chaleur ! que j’étais à mon aise
En face du brasier de la vaste fournaise
Où crépitait encore un reste de poussier !
Oh ! comme elle brillait, la manette d’acier !
Quel triomphe pour moi ! Quel orgueil dans ma tête !
Déjà je me voyais maître de la Tempête,
 
Déjà je succédais à mon père… Oh ! là ! là !
Le manomètre d’or, le niveau d’eau, voilà
Ce qu’il ne fallait pas perdre de vue en route,
Et les rails, les signaux, les signaux…
                                                  Et sans doute
Je n’aurais qu’à tourner le fer du changement
De marche, qu’à tirer un peu, légèrement,
Sur le « régulateur » dont l’acier étincelle,
Et que ça… marcherait… Je tremble et je chancelle.

Tout à coup, refermant la porte du foyer,
J’empoigne le levier… rien que pour essayer,
Pour voir si je puis faire avancer la Tempête…
…Un long jet de vapeur très blanche qui halète…
Un autre ! un autre ! un autre encore ! un crachement
De fumée aveuglante, un rauque grincement…
Et la masse de fer frémit, s’ébranle, roule,
Sort et suit le chemin qui sans fin se déroule.
Un employé paraît à distance… J’ai peur,
J’hésite une seconde, et, voyant la vapeur
Grossir ses tourbillons, je veux faire machine
En arrière, je perds la tête… je piétine…
Je tire à tour de bras sur le levier grinçant…

Comme sous l’éperon un cheval hennissant
La Tempête s’élance…

                                Que sa charge est légère ?
En avant ! en avant ! la vieille messagère !
Elle que vingt fourgons ne ralentiraient pas,
 
Elle va sans effort, sans heurt et sans fracas.
En avant ! en avant !… Maintenant elle vibre,
Elle file, elle vole, impétueuse et libre.

Après cela, je n’eus conscience de rien,
Et ce qui suit me fut conté par un ancien.

― En voyant tout à coup émerger la machine,
Stupéfait, l’aiguilleur du chemin de Lachine
Bondit hors de sa hutte, un frisson à la peau ;
Mais, avant d’avoir pu déployer son drapeau,
― Pendant qu’un chef agite un signal en arrière,
La Tempête a déjà franchi toute barrière
Et roule avec le bruit d’un sinistre torrent.

Cependant l’aiguilleur, écumant et jurant,
A pu me reconnaître au poste de mon père,
Pétrifié de peur, pâle comme un suaire,
Paraissant implorer assistance et pardon,
D’une main délirante étreignant le cordon
De la cloche, le front noyé dans la fumée.
En avant, tout là-bas, une petite armée
De travailleurs aussi furieux que surpris
Gesticule, les bras tendus, poussant des cris.

Mais qui donc oserait se jeter sur la voie
Devant ce monstre noir que le hasard envoie !
Qui pourrait le saisir ? Qui pourrait lui sauter
A la crinière ? Qui ?… L’on n’a qu’à s’écarter
Au plus tôt… Place !… place !… et le grand monstre passe,
Prompt comme l’ouragan déchaîné dans l’espace.
 
Le chef de Saint-Lambert, au bruit inattendu
D’une machine entrant dans le pont, ― éperdu,
Se rue au télégraphe…
                                     Avant qu’il expédie
La dépêche affolée au chef de Lacadie,
Celui-ci voit surgir, rapide comme un trait,
Le monstre sur lequel un enfant apparaît,
Hagard comme un mourant que l’agonie assaille…
― Et déjà le sol tremble, et la gare tressaille.
Que faire ?… Si l’enfant pouvait, malgré sa peur,
Dans un suprême effort, renverser la vapeur !
On lui crie, on lui fait signe… Mais impossible
De se faire comprendre… Et, fumante, terrible,
Dans un noir tourbillon, avec des bruits de fer
Pareils aux roulements des boulets d’un enfer,
La Tempête est passée…
                                    Et c’est l’unique voie…
Il n’est plus qu’une gare avant que l’enfant voie
Venir à sa rencontre un train express parti
Maintenant de Saint-Jean…
Oh ! l’extrême parti
À prendre ?… Au télégraphe encor !
― « Vingt-trois » en fuite ?
Aiguillez sur buttoir !…. Faites dérailler !… Vite !
― Compris !…
                      Et de Saint-Jean un homme aux bras d’acier
Vient de faire tourner brusquement un levier
Qu’il étreint maintenant d’une main frémissante.
Et cet homme, debout dans l’ombre grandissante,
Est le libérateur ou plutôt le bourreau.
 
Le voici ! le voici, le monstrueux taureau
Que l’on guette, ― courbant l’herbe sur son passage,
Faisant derrière lui tournoyer un nuage
De poussière, de sable et de menus cailloux !

L’enfant est par instinct tombé sur ses genoux…
Et ses longs cheveux blonds fouettaient la vitre moite.

C’est fait ! la Tempête a quitté la ligne droite,
A pris la voie oblique aux rails rouillés, pliés,
Et longue tout au plus de quatre ou cinq cents pieds.
Deux secondes ! Un coup de bélier formidable,
Des madriers rompus, du fer tordu, du sable
Bouleversé, fouillé comme par le canon…
Et la Tempête, avec un dernier bruit sans nom,
― Comme un taureau blessé qui s’abat dans l’arène ―
Le ventre ouvert, perdant sa vapeur, son haleine,
Se couche tout à coup dans un nuage blanc.

Le train de voyageurs est sauvé, mais, sanglant,
Un enfant gît parmi le charbon qui brasille.

Et c’est depuis ce temps, messieurs, que je béquille.

 




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