Le Vingt-quatre juin

(Publié le 30 octobre 2008) (Mis à jour le: 30 octobre 2008)

C’est un de ces grands jours où les bannières sortent.

VICTOR HUGO

 
I

C’est le vingt-quatre juin ! c’est l’été qui commence
Et verse à flots ses feux à l’étendue immense.
Sous nos cieux tout est joie, harmonie et clarté,
Partout brille au soleil la splendeur de l’érable.
C’est le vingt-quatre juin ! c’est l’aube incomparable…
C’est la fête du peuple et de la Liberté.

 

C’est la fête du peuple et le jour de la gloire.
L’air est plein de parfums et de chants de victoire ;
Les échos ont partout de doux tressaillements ;
Partout flottent au vent les couleurs de la France,
Et le penseur croit voir, enivré d’espérance,
Un nimbe d’or au front de tous nos monuments.

Les villes et les champs rayonnent d’allégresse ;
Des souffles d’épopée et d’ineffable ivresse
Font battre à l’unisson tous les cœurs canadiens.
Mais, malgré la gaîté sans bornes qui le grise,
Le peuple, en déployant sa bannière à la brise,
Par moments se recueille, et dit : ― Je me souviens !
 

II

Oui, nous nous souvenons, en chômant notre fête,
À l’heure où nos drapeaux flottent sur chaque faîte,
À l’heure où tout sourit sous le soleil d’été,
Nous nous souvenons tons, sur nos plages prospères,
Des immortels travaux accomplis par nos pères
Pour la France chrétienne et pour l’humanité.
Ils avaient, ces héros, la démence sublime
Qui fait narguer la foudre et défier l’abîme.
Ils rêvaient d’agrandir le royaume des lis,
Et, nés sous le soleil de la vieille Armorique,
Voulaient renouveler sur le sol d’Amérique
Les glorieux exploits des soldats de Clovis.
Animés d’un espoir que la valeur inspire,
Ils rêvaient de fonder sur nos bords un empire,
Et, pour sacrer le sol qu’ombrageaient nos grands bois,
Pour le sacrer d’un sceau que nul vainqueur n’efface,
Ces fiers Bretons, aussi croyants que pleins d’audace,
Brûlaient d’y planter l’arbre immortel de la croix.
Le grand souffle du large en leur large poitrine,
Ils se sentaient poussés par une main divine.
Un jour, à la Bretagne ils firent leur adieu,
Et, sur des flots que seuls sillonnaient les orages,
Ils vinrent apporter à des rives sauvages
Le verbe de la Gaule et le verbe de Dieu.
 
Ce double verbe émut la fauve solitude ;
Et dès lors commença la lutte la plus rude
Qu’ait dû subir jamais un peuple à son berceau ;
Et, pour la raconter, à cette heure choisie,
Il me faudrait le luth altier de Crémazie
Ou bien la grande voix mâle de Papineau.

III

Nul obstacle ne peut faire pâlir le zèle
De ceux qui vont créer une France nouvelle,
La croix sur la poitrine et l’épée à la main.
Aventuriers sur qui l’ombre des Croisés plane,
A travers le grand lac, le grand mont, la savane,
Ils veulent à tout prix se frayer un chemin.
Ils luttent hardiment, sans trêve et sans relâche.
Ils veulent jusqu’au bout remplir leur noble tâche,
Et rien ne les arrête, et rien ne les abat.
La barbarie en vain veut leur barrer la voie ;
Ils marchent vers le but où le ciel les envoie
Avec toute l’ardeur du prêtre et du soldat.
Ils pénètrent, émus, la prière à la bouche,
Des grands bois ténébreux le mystère farouche ;
Ils versent la lumière aux incivilisés,
Et, peuplant le désert, fondant la métropole,
Des pampas du Midi jusqu’aux glaces du pôle
Promènent l’étendard aux plis fleurdelisés.
 
Immortels pionniers de l’immortelle France,
Ils marchent appuyés au bras de l’espérance,
Et, les yeux vers le ciel, gardant le souvenir
Du grain de sénevé dont parle l’Évangile,
Ils jettent, en passant, dans un sillon fertile
Le blé miraculeux d’où naîtra l’avenir.

Mais pendant que ces preux, âpres à la corvée,
Se hâtent d’accomplir l’œuvre qu’ils ont rêvée,
Accourus sur leurs pas, les enfants d’Albion
― Les éternels rivaux des ancêtres sublimes ―
Brûlent de leur ravir les richesses opimes
Qu’enfantera bientôt le merveilleux sillon.

Sur le pays naissant déchaînant leur colère,
Ils tentent d’étouffer le fier aiglon dans l’aire,
Et, pour en triompher, font mille efforts sans nom.
Notre race déploie une ardeur toujours neuve,
Et cent ans les échos éplorés du grand fleuve
Redirent les clameurs farouches du canon.

Cent ans le sang rougit coteaux, vallons et plaines,
Cent ans on vit, au bord de nos ondes sereines,
Le noble acharnement de l’aigle et du lion,
Et Monongahéla, Carillon, Sainte-Foy,
Sont des noms dont l’éclat superbement flamboie
À la voûte d’azur de notre Panthéon.
 
Mais le nombre devait écraser la vaillance,
Et nos remparts croulants subirent l’insolence
Des drapeaux arborés par la main des vainqueurs.
Lévis avait en vain montré tous les courages,
Et le vieux drapeau blanc disparut de nos plages,
Emportant dans ses plis des lambeaux de nos cœurs.
La jeune nation, victime expiatoire
Des hontes dont un roi devait souiller l’Histoire,
Amèrement pleura les lis d’or envolés ;
Mais il vint une époque où la sainte espérance,
Chassée un jour des bords de la Nouvelle-France,
Revint bercer nos preux à demi consolés.

IV

La lutte cependant n’était pas terminée ;
Elle reprit bientôt, fanatique, acharnée.
L’échafaud se dressa sur un sol frémissant,
Et, pour te conquérir, ô liberté si chère !
Nos pères, révoltés qu’aurait chantés Homère,
Répandirent encor le plus pur de leur sang.
Ce sang noble et fécond fit germer nos franchises,
Et, grâce à nos martyrs, le doux souffle des brises
Aujourd’hui fait flotter au front de chaque tour,
Dans un vaste concert de clameurs triomphales,
Les drapeaux glorieux de deux races rivales
Jurant de se garder un éternel amour.
 
Désormais la concorde unit comme des frères
Ceux qui, pleins de rancœur, se combattaient naguères.
Ils sont liés d’un nœud infrangible et loyal,
Et tous les Canadiens, en ce jour mémorable,
Ont le même respect pour la feuille d’érable,
Aiment d’un même cœur le vieux terroir natal.

Et nous rivalisons dans l’arène choisie
Où brille la science avec la poésie.
Nous sommes des égaux, nul ne peut le nier,
Et, si nos alliés exaltent leurs grands hommes,
Nous nommons, pour montrer quelle race nous sommes :
Cartier, Laval, Dollard, Montcalm, Lévis, Chénier…

Nos pères par la croix, la charrue et l’épée,
Ont été sur nos bords des héros d’épopée.
Les reflets de leur œuvre éblouissent notre œil,
Et, lorsque nous songeons à la trace féconde
Que la France a laissée aux bords du nouveau monde,
Nous tressaillons d’émoi, nous tressaillons d’orgueil.

Nous tressaillons d’orgueil en lisant notre histoire.
Notre histoire ! Jamais le Temple de Mémoire
Dans ses fastes n’a vu briller plus fiers succès ;
Jamais n’ont retenti sous sa voûte sonore
Noms plus grands et plus beaux que les noms dont s’honore,
Avec tant de fierté, le Canada français.
 
Comme des diamants divins ces noms rayonnent ;
Dans le ciel étoilé de la gloire ils foisonnent,
Et, sans craindre jamais l’éclipse ou le déclin,
La constellation grandit, grandit encore,
Mêlant son flamboiement à cette double aurore :
Les jours de Maisonneuve et les jours de Champlain.

 




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