Deuxième partie XV: ……..

(Mis à jour le: 3 août 2016)
Evaluer cet article

………….

Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir… Devant le passage du Saumon, une large litière de paille qu’on renouvelle tous les deux jours fait dire aux gens de la rue: ” Il y a là haut quelque vieux richard en train de mourir… ” Ce n’est pas un vieux richard qui va mourir, c’est le petit Chose… Tous les médecins l’ont condamné. Deux fièvres typhoïdes en deux ans, c’est beaucoup trop pour ce cervelet d’oiseau-mouche ! Allons ! vite, attelez la voiture noire ! Que la grande sauterelle prépare sa baguette d’ébène et son sourire désolé ! le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir.

Il faut voir quelle consternation dans l’ancienne maison Lalouette ! Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se désespèrent. La dame de grand mérite feuillette son Raspail avec frénésie, en suppliant le bienheureux saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade… Le salon jonquille est condamné, le piano mort, la flûte enclouée. Mais le plus navrant de tout, oh ! le plus navrant c’est une petite robe noire assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans rien dire, avec de grosses larmes qui coulent.

Or, tandis que l’ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et jour, le petit Chose est bien tranquillement couché dans un dans un grand lit de plumes, sans se douter des pleurs qu’il fait répandre autour de lui. Il a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu’à son âme. Il n’entend rien non plus, rien qu’un bourdonnement sourd, un roulement confus, comme s’il avait: pour oreilles deux coquilles marines; ces grosses coquilles à lèvres roses où l’on entent ronfler la mer. Il ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade… Pourvu qu’on lui tienne une compresse d’eau fraîche sur la tête et un morceau de glace dans la bouche, c’est tout ce qu’il demande. Quand la glace est fondue, quand la compresse est desséchée au feu de son crâne, il pousse un grognement: c’est toute sa conversation.

Plusieurs jours se passent ainsi, – jours sans heures, jours de chaos, puis subitement, un beau matin, le petit Chose éprouve une sensation singulière. Il semble qu’on vient de le tirer du fond de la mer. Ses yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied… La machine à penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages fins comme des cheveux de fée, se réveille et se met en branle; d’abord lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidité folle, – tic ! tic ! tic ! — à croire que tout va se casser. On sent que cette jolie machine n’est pas faite pour dormir et qu’elle veut réparer le temps perdu… Tic ! tic ! tic !… Les idées se croisent, s’enchevêtrent comme des fils de soie: ” Où suis-je, mon Dieu ?… Qu’est-ce que c’est que ce grand lit ?… Et ces trois dames, là-bas, près de la fenêtre, qu’est-ce qu’elles font ?… Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce que je ne la connais pas ?… On dirait que… ”

Et pour mieux regarder cette robe noire qu’il croit reconnaître, péniblement le petit Chose se soulève sur son coude et se penche hors du lit, puis tout de suite se jette en arrière, épouvanté… Là, devant lui; au milieu de la chambre, il vient d’apercevoir une armoire en noyer avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il la reconnaît; il l’a vue déjà dans un rêve, dans un horrible rêve… Tic ! tic ! tic ! La machine à penser va comme le vent.. Oh ! maintenant le petit Chose se rappelle. L’hôtel Pilois, la mort de Jacques, l’enterrement, l’arrivée chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout, il se souvient de tout. Hélas ! en renaissant à la vie, le malheureux enfant vient de renaître à la douleur; et sa première parole est un gémissement…

À ce gémissement, les trois femmes qui travaillaient là-bas, près de la fenêtre, ont tressailli. Une d’elles, la plus jeune, se lève en criant: “ De la glace ! de la glace ! ” Et vite elle court à la cheminée prendre un morceau de glace qu’elle vient présenter au petit Chose; mais le petit Chose n’en veut pas… Doucement il repousse la main qui cherche ses lèvres; – c’est une main bien fine pour une main de garde-malades ! En tout cas d’une voix qui tremble, il dit:

— Bonjour, Camille !…

Camille Pierrotte est si surprise d’entendre parler le moribond qu’elle reste là tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de froid.

— Bonjour, Camille ! reprend le petit Chose. Oh ! je vous reconnais bien, allez !… J’ai toute ma tête maintenant… Et vous ? Est ce que vous me voyez ?… Est-ce que vous pouvez me voir ?

Camille Pierrotte ouvre de grands yeux

— Si je vous vois. Daniel !… Je crois bien que je vous vois !…

Alors, à l’idée que l’armoire a menti, que Camille Pierrotte n’est pas aveugle, que le rêve, l’horrible rêve, ne sera pas vrai jusqu’au bout, le petit Chose reprend courage et se hasarde à faire d’autres questions:

— J’ai été bien malade, n’est-ce pas, Camille ?

– Oh ! oui, Daniel, bien malade…

– Est-ce que je suis couché depuis longtemps ?…

– Il y aura demain trois semaines…

– Miséricorde ! trois semaines !… Déjà trois semaines que ma pauvre mère Jacques…

Il n’achève pas sa phrase et cache sa tête dans l’oreiller en sanglotant.

… À ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amène un nouveau médecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l’Académie de médecine y passera.) Celui-ci est l’illustre docteur Broum-Broum, un gaillard qui va vite en besogne et ne s’amuse pas à boutonner ses gants au chevet des malades. Il s’approche du petit Chose, lui tâte le pouls, lui regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte:

— Qu’est-ce que vous me chantiez donc ?… Mais il est guéri ce garçon-là…

– Guéri ! Fait le bon Pierrotte, en joignant les mains.

– Si bien guéri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par la fenêtre et donner à votre malade une aile de poulet aspergée de Saint-Émilion… Allons ! Ne vous désolez plus, ma petit demoiselle; dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c’est moi qui vous en réponds… D’ici là, gardez-le bien tranquille dans son lit; évitez-lui toute émotion, toute secousse; c’est le point essentiel !… Pour le reste, laissons faire la nature; elle s’entend à soigner mieux que vous et moi…

Ayant ainsi parlé, l’illustre docteur Broum-Broum donne une chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire à mademoiselle Camille, et s’éloigne lentement, escorté du bon Pierrotte qui pleure de joie et répète tout le temps: ” Ah ! monsieur le docteur, c’est bien le cas de le dire… c’est bien le cas de le dire… ”

Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec énergie:

— Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie… Ne me laissez pas seul… Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j’ai ?

– Si, Daniel, il le faut… Il faut que vous dormiez.. Vous avez besoin de repos; le médecin l’a dit… Voyons ! soyez raisonnable, fermez les yeux et ne pensez à rien… Tantôt je viendrai vous voir encore; et, si vous avez dormi, je resterai bien longtemps.

– Je dors… je dors… dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis se ravisant: — Encore un mot, Camille !… Quelle est donc cette petite robe noire que j’ai aperçue ici tout à l’heure ?

– Une robe noire !…

– Mais oui ! vous savez bien ! cette petite robe noire qui travaillait là-bas avec vous, près de la fenêtre… Maintenant, elle n’y est plus… Mais tout à l’heure je l’ai vue, j’en suis sûr…

– Oh ! non ! Daniel, vous vous trompez… J’ai travaillé ici toute la matinée avec madame Tribou, votre amie madame Tribou, vous savez ! celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais madame Tribou n’est pas en noir… elle a toujours sa même robe verte… Non ! sûrement, il n’y a pas de robe noire dans la maison… Vous avez dû rêver cela… Allons ! Je m’en vais… Dormez bien…

Là-dessus, Camille Pierrotte s’encourt vite, toute confuse et le feu aux joues, comme si elle venait de mentir.

Le petit Chose reste seul; mais il n’en dort pas mieux. La machine aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se croisent, s’enchevêtrent… Il pense à son bien-aimé qui dort dans l’herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, à ces belles lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour lui et qui maintenant…

Ici, la porte de la chambre s’entrouvre doucement, comme si quelqu’un voulait entrer; mais presque aussitôt on entend Camille Pierrotte dire à voix basse:

— N’y allez pas… L’émotion va le tuer, s’il se réveille…

Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle s’était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose l’aperçoit…

Du coup son cœur bondit; ses yeux s’allument, et se dressant sur son coude, il se met à crier bien fort: ” Mère ! Mère ! Pourquoi ne venez-vous pas m’embrasser ?… ”

Aussitôt la porte s’ouvre. La petite robe noire, — qui n’y peut plus tenir, – se précipite dans la chambre; mais au lieu d’aller vers le lit, elle va droit à l’autre bout de la pièce, les bras ouverts en appelant:

— Daniel ! Daniel !

– Par ici, mère… crie le petit Chose, qui lui tend les bras en riant… Par ici; vous ne me voyez donc pas ?…

Et alors Mme Eyssette, à demi-tournée vers le lit, tâtonnant dans l’air autour d’elle avec ses mains qui tremblent, répond d’une voix navrante:

— Hélas ! non ! mon cher trésor, je ne te vois pas… Jamais plus je ne te verrai… Je suis aveugle !

En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la renverse sur son oreiller…

Certes, qu’après vingt ans de misères et de souffrance, deux enfants morts, son foyer détruit, son mari loin d’elle, la pauvre mère Eyssette ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n’y a rien là-dedans de bien extraordinaire… Mais pour le petit Chose, quelle coïncidence avec son rêve ! Quel dernier coup terrible la destinée lui tenait en réserve ! Est-ce qu’il ne va pas en mourir de celui-là ?…

Eh bien, non !… le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu’il meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle ? Où trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils ? Que deviendrait le père Eyssette, cette victime de l’honneur commercial, ce Juif errant de la viniculture, qui n’a pas même le temps de venir embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort ? Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacées ?… Non ! non ! le petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne à la vie, au contraire, et de toutes ses forces… On lui a dit que pour guérir plus vite, il ne fallait pas penser, — il ne pense pas; qu’il ne fallait pas parler, — il ne parle pas; qu’il ne fallait pas pleurer, — il ne pleure pas… C’est plaisir de le voir dans son lit, l’air paisible, les yeux ouverts, jouant pour se distraire avec les glands de l’édredon. Une vraie convalescence de chanoine…

Autour de lui, toute la maison Lalouette s’empresse silencieuse. Mme Eyssette passe ses journées au pied du lit, avec son tricot; la chère aveugle a tellement l’habitude des longues aiguilles qu’elle tricote aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mérite est là, elle aussi; puis, à tout moment on voit paraître à la porte la bonne figure de Pierrotte. Il n’y a pas jusqu’au joueur de flûte qui ne monte prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il faut bien le dire, celui-là ne vient pas pour le malade; c’est la dame de grand mérite qui l’attire surtout… Depuis que Camille Pierrotte lui a formellement déclaré qu’elle ne voulait ni de lui ni de sa flûte, le fougueux instrumentiste s’est rabattu sur la veuve Tribou qui pour être moins riche et moins jolie que la fille du Cévenol, n’est pas cependant tout à fait dépourvue de charmes ni d’économies. Avec cette romanesque matrone, l’homme flûte n’a pas perdu son temps, à la troisième séance, il y avait déjà du mariage dans l’air, et l’on parlait vaguement de monter une herboristerie rue des Lombards, avec les économies de dame. C’est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.

Et mademoiselle Pierrotte ? On n’en parle pas ! Est-ce qu’elle ne serait plus dans la maison ?… Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de danger, elle n’entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient, c’est en passant, pour prendre l’aveugle et la mener à table; mais le petit Chose, jamais un mot… Ah ! qu’il est loin le temps de la rose rouge, le temps où, pour dire: “ Je vous aime, ” les yeux noirs s’ouvraient comme deux fleurs de velours ! Dans son lit, le malade soupire, en pensant à ces bonheurs envolés. Il voit bien qu’on ne l’aime plus, qu’on le fuit, qu’il fait horreur; mais c’est lui qui l’a voulu. Il n’a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c’eût été si bon, au milieu de tant de deuils et de tristesse, d’avoir un peu d’amour pour se chauffer le cœur ! C’eût été si bon de pleurer sur une épaule amie !… ” Enfin !… le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n’y songeons plus, et trêve aux rêvasseries ! Pour moi, il ne s’agit plus d’être heureux dans la vie; il s’agit de faire son devoir… Demain, je parlerai à Pierrotte. ”

En effet, le lendemain, à l’heure où le Cévenol traverse la chambre à pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est là depuis l’aube à guetter derrière ses rideaux, appelle doucement.

” Monsieur Pierrotte ! Monsieur Pierrotte ! ”

Pierrette s’approche du lit; et alors le malade très ému, sans lever les yeux:

” Voici ce que je m’en vais sur ma guérison, mon bon monsieur Pierrotte, et j’ai besoin de causer sérieusement avec vous. Je ne veux pas vous remercier de ce que vous faites pour ma mère et pour moi… ”

Vive interruption du Cévenol: ” Pas un mot là-dessus, monsieur Daniel ! tout ce que je fais, je devais le faire. C’était convenu avec M. Jacques.

– Oui ! je sais, Pierrotte, je sais qu’à tout ce qu’on veut vous dire sur ce chapitre vous faites toujours la même réponse… Aussi n’est-ce pas de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c’est pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientôt; voulez-vous me prendre à sa place ? Oh ! je vous en prie, Pierrotte, écoutez-moi jusqu’au bout; ne me dites pas non sans m’avoir écouté jusqu’au bout… Je le sais, après ma lâche conduite, je n’ai plus le droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu’un que ma présence fait souffrir, quelqu’un à qui ma vue est odieuse, et ce n’est que justice !… Mais si je m’arrange pour qu’on ne me voie jamais, si je m’engage à ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je suis de votre maison sans en être, comme les gros chiens de basse-cour qui n’entrent jamais dans les appartements, est-ce qu’à ces conditions-là vous ne pourriez pas m’accepter ?

Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tête frisée du petit Chose et de l’embrasser bien fort; mais il se contient et répond, tranquillement:

— Dame ! écoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j’ai besoin de consulter la petite… Moi, votre proposition me convient assez; mais je ne sais pas si la petite… Du reste, nous allons voir, Elle doit être levée… Camille ! Camille !

Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d’arroser son rosier rouge sur la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du matin, les cheveux relevés à la chinoise, fraîche, sentant les fleurs.

— Tiens, petite, lui dit le Cévenol, voilà M. Daniel qui demande qui demande à entrer chez nous pour remplacer le commis… Seulement, comme il pense que sa présence ici te serait trop pénible…

– Trop pénible ! interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur.

Elle n’en dit pas plus long, mais les yeux noirs achevèrent sa phrase. Oui ! les yeux noirs eux-mêmes se montrent devant le petit Chose, profonds comme la nuit, lumineux comme les étoiles, en criant: “ Amour ! amour ! ” avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le cœur incendié.

Alors Pierrotte dit en riant sous cape:

— Dame ! Expliquez-vous tous les deux… il y a quelque malentendu là-dessous.

Et il s’en va tambouriner une bourrée cévenole sur les vitres; puis quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliqués, – oh ! mon Dieu ! c’est à peine s’ils ont eu le temps de se dire trois paroles ! — il s’approche d’eux et les regarde:

— Eh bien ?

– Ah ! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est aussi bonne que vous… elle m’a pardonné !

À partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes de sept lieues… Je crois bien ! les yeux noirs ne bougent plus de la chambre. On passe les journées à faire des projets d’avenir. On parle de mariage, de foyer à reconstruire. On parle aussi de la chère mère Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c’est égal ! il y a de l’amour dans l’ancienne maison Lalouette. Cela se sent. Et si quelqu’un s’étonne que l’amour puisse fleurir ainsi dans le deuil et dans les larmes, je lui dirai d’aller voir aux cimetières toutes ces jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.

D’ailleurs, n’allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir au petit Chose. Pour si bien qu’il soit dans son grand lit, entre Mme Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d’être guéri, de se lever, de descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup; mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont la mère Jacques lui a donné l’exemple. Après tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, que balayer l’institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant à la Muse, on n’en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, mais pas les siens et le jour où l’imprimeur, fatigué de garder chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de la Comédie pastorale, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poëte a le courage de dire:

— Il faut brûler tout ça.

À quoi Pierrotte, plus avisé, répond:

— Brûler tout ça !… ma foi non !… J’aime bien mieux le garder au magasin. J’en trouverai l’emploi… C’est bien le cas de le dire… J’ai tout juste prochainement un envoi de coquetiers à faire à Madagascar. Il paraît que dans ce pays-là, depuis qu’on a vu la femme d’un missionnaire anglais manger des œufs à la coque, on ne veut plus manger les œufs autrement… Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres serviront à envelopper mes coquetiers.

Et en effet, quinze jours après, la Comédie pastorale se met en route pour le pays de l’illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de succès qu’à Paris !

… Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore une fois t’introduire dans le salon jonquille. C’est par un après-midi de dimanche, un beau dimanche d’hiver, – froid sec et grand soleil. Toute la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement guéri et vient de se lever pour la première fois. Le matin, en l’honneur de cet heureux événement, on a sacrifié à Esculape quelques douzaines d’huîtres, arrosées d’un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est au salon, tous réunis. Il fait bon; la cheminée flambe. Sur les vitres chargées de givre, le soleil fait des paysages d’argent.

Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec mademoiselle Pierrotte plus rouge que la petite rose rouge qu’elle a dans les cheveux. Cela se comprend, elle est si près du feu !… De temps en temps, un grignotement de souris, – c’est la tête d’oiseau qui becquette dans un coin; ou bien un cri de détresse, – c’est la dame de grand mérite qui est en train de perdre au bésigue l’argent de l’herboristerie. Je vous prie de remarquer l’air triomphant de madame Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du joueur de flûte, — qui perd.

Et M. Pierrotte ?… Oh ! M Pierrotte n’est pas loin… Il est là-bas dans l’embrasure de la fenêtre, à demi caché par le grand rideau jonquille, et se livrant à une besogne silencieuse qui l’absorbe et le fait suer. Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons, des règles, des équerres, de l’encre de Chine, des pinceaux, et enfin une longue pancarte de papier à dessin qu’il couvre de signes singuliers… L’ouvrage a l’air de lui plaire. Toutes les cinq minutes, il relève la tête, la penche un peu de côté et sourit à son barbouillage d’un air de complaisance.

Quel est donc ce travail mystérieux ?

Attendez; nous allons le savoir… Pierrotte a fini. Il sort de sa cachette, arrive doucement derrière Camille et le petit Chose; puis, tout à coup, il leur étale sa grande pancarte sous les yeux en disant: ” Tenez ! les amoureux, que pensez-vous de ceci ? ”

Deux exclamations lui répondent:

— Oh ! papa !…

– Oh ! Monsieur Pierrette !

– Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce que c’est !… demande la pauvre aveugle, réveillée en sursaut.

Et Pierrette joyeusement:

— Ce que c’est, madame Eyssette ?… C’est… c’est bien le cas de le dire… C’est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la boutique dans quelques mois… Allons ! Monsieur Daniel, lisez-nous ça tout haut, pour qu’on juge un peu de l’effet.

Dans le fond de son cœur, le petit Chose donne une dernière larme à ses papillons bleus; et prenant la pancarte à deux mains, – Voyons ! – sois homme, petit Chose ! — il lit tout haut, d’une voix ferme, cette enseigne de boutique, où son avenir est écrit en lettres grosses d’un pied:

PORCELAINE ET CRISTAUX

Ancienne maison Lalouette

EYSSETTE ET PIERROTTE

SUCCESSEURS

 

Le Petit Chose

Un roman d’Alphonse Daudet




Voulez-vous commenter cet article ?

Votre email ne sera pas publié

Réalisation : www.redigeons.com - http://www.webmarketing-seo.fr/