L’Avare ACTE II Scène première

(Publié le 7 mai 2012) (Mis à jour le: 14 janvier 2016)
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L’Avare ACTE II Scène première

Cléante, La Flèche.

Cléante

Ah ! traître que tu es ! où t’es-tu donc allé fourrer ? Ne t’avais-je pas donné ordre… ?

La Flèche

Oui, Monsieur; et je m’étais rendu ici pour vous attendre de pied ferme: mais monsieur votre père, le plus malgracieux des hommes, m’a chassé dehors malgré moi, et j’ai couru le risque d’être battu.

Cléante

Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que jamais; et, depuis que je t’ai vu, j’ai découvert que mon père est mon rival.

La Flèche

Votre père amoureux ?

Cléante

Oui; et j’ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m’a mis.

La Flèche

Lui, se mêler d’aimer ! De quoi diable s’avise-t-il ? Se moque-t-il du monde ? Et l’amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?

Cléante

Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.

La Flèche

Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ?

Cléante

Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver, au besoin, des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t’a-t-on faite ?

La Flèche

Ma foi, Monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux; et il faut essuyer d’étranges choses, lorsqu’on en est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse-matthieux.

Cléante

L’affaire ne se fera point ?

La Flèche

Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu’on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu’il a fait rage pour vous, et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur.

Cléante

J’aurai les quinze mille francs que je demande ?

La Flèche

Oui; mais à quelques petites conditions qu’il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.

Cléante

T’a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l’argent ?

La Flèche

Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous; et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom; et l’on doit aujourd’hui l’aboucher avec vous dans une maison empruntée, pour être instruit par votre bouche de votre bien et de votre famille; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.

Cléante

Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m’ôter le bien.

La Flèche

Voici quelques articles qu’il a dictés lui-même à notre entremetteur, pour vous être montrés avant que de rien faire: “Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l’emprunteur soit majeur et d’une famille où le bien soit ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu’il se pourra, et qui, pour cet effet sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l’acte soit dûment dressé.”

Cléante

Il n’y a rien à dire à cela.

La Flèche

“Le prêteur, pour ne charger Sa conscience d’aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu’au denier dix-huit. (8)”

Cléante

Au denier dix-huit ? Parbleu, voilà qui est honnête ! Il n’y a pas lieu de se plaindre.

La Flèche

Cela est vrai. “Mais, comme ledit prêteur n’a pas chez lui la somme dont il est question, et que, pour faire plaisir à l’emprunteur il est contraint lui-même de l’emprunter d’un autre sur le pied du denier cinq (9), il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n’est que pour l’obliger que ledit prêteur s’engage à cet emprunt.”

Cléante

Comment diable ! Quel Juif, quel Arabe est-ce là ? C’est plus qu’au denier quatre.

La Flèche

Il est vrai; c’est ce que j’ai dit. Vous avez à voir là-dessus.

Cléante

Que veux-tu que je voie ? J’ai besoin d’argent, et il faut bien que je consente à tout.

La Flèche

C’est la réponse que j’ai faite.

Cléante

Il y a encore quelque chose ?

La Flèche

Ce n’est plus qu’un petit article. ” Des quinze mille francs qu’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres; et, pour les mille écus restants, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu’il lui a été possible. ”

Cléante

Que veut dire cela ?

La Flèche

Ecoutez le mémoire: ” Premièrement, un lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie, appliquées fort proprement sur un drap de couleur d’olive, avec six chaises et la courte-pointe de même: le tout bien conditionné, et doublé d’un petit taffetas changeant rouge et bleu. Plus, un pavillon à queue, d’une bonne serge d’Aumale rose sèche, avec le mollet et les franges de soie. ”

Cléante

Que veut-il que je fasse de cela ?

La Flèche

Attendez. ” Plus une tenture de tapisserie des Amours de Gombaud et de Macée. Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie par le dessous de ses six escabelles. ”

Cléante

Qu’ai-je affaire, morbleu… ?

La Flèche

Donnez-vous patience. ” Plus trois gros mousquets tout garnis de nacre de perle, avec les trois fourchettes assortissantes. Plus un fourneau de brique, avec deux cornues et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller. ”

Cléante

J’enrage !

La Flèche

Doucement. ” Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Plus, un trou-madame et un damier, avec un jeu de l’oie, renouvelé des Grecs, fort propres à passer le temps lorsque l’on n’a que faire. Plus, une peau d’un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin; curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre. Le tout, ci-dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus par la discrétion du prêteur. ”

Cléante

Que la peste l’étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu’il est ! A-t-on jamais parlé d’une usure semblable, et n’est-il pas content du furieux intérêt qu’il exige, sans vouloir encore m’obliger à prendre pour trois mille livres les vieux rogatons qu’il ramasse ? Je n’aurai pas deux cents écus de tout cela; et cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu’il veut: car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge.

La Flèche

Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenait Panurge pour se ruiner, prenant argent d’avance, achetant cher, vendant à bon marché et mangeant son blé en herbe.

Cléante

Que veux-tu que j’y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères; et on s’étonne, après cela, que les fils souhaitent qu’ils meurent !

La Flèche

Il faut convenir que le vôtre animerait contre sa vilenie le plus posé homme du monde. Je n’ai pas, Dieu merci, les inclinations fort patibulaires; et, parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l’échelle; mais, à vous dire vrai, il me donnerait, par ses procédés, des tentations de le voler; et je croirais, en le volant, faire une action méritoire.

Cléante

Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.

L’Avare par Jean Baptiste Poquelin: Molière



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