La Mandragore

(Publié le 27 juillet 2000) (Mis à jour le: 2 novembre 2016)

Au présent conte on verra la sottise
D'un Florentin. Il avait femme prise
Honnête et sage autant qu'il est besoin;
Jeune pourtant, du reste toute belle:
Et n'eût-on cru de jouissance telle
Dans le pays, ni même encor plus loin.
Chacun l'aimait, chacun la jugeait digne
D'un autre époux: car quant à celui-ci,



Qu'on appelait Nicia Calfucci,
Ce fut un sot en son temps très insigne.
Bien le montra, lorsque bon gré, mal gré
Il résolut d'être père appelé;
Crut qu'il ferait beaucoup pour sa patrie
S'il la pouvait orner de Calfuccis.
Sainte ni saint n'était en paradis
Qui de ses voeux n'eût la tête étourdie.
Tous ne savaient ou mettre ses présents.
Il consultait matrones, charlatans,
Diseurs de mots , experts sur cette affaire:
Le tout en vain: car il ne put tant faire
Que d'être père. Il était buté là,
Quand un jeune homme, apres avoir en France
Etudié, s'en revint à Florence,
Aussi leurré qu'aucun de par-delà;
Propre, galant, cherchant partout fortune,
Bien fait de corps, bien voulu de chacune:
Il sut dans peu la carte du pays;
Connut les bons et les méchants maris;
Et de quel bois se chauffaient leurs femelles;
Quels surveillants ils avaient mis près d'elles;
Les si, les car, enfin tous les détours;
Comment gagner les confidents d'amours,
Et la nourrice, et le confesseur même,
Jusques au chien; tout y fait quand on aime.
Tout tend aux fins, dont un seul iota
N'étant omis, d'abord le personnage
Jette son plomb sur Messer Nicia,
Pour lui donner l'ordre de Cocuage.
Hardi dessein ! l'épouse de léans
A dire vrai recevait bien les gens;
Mais c'était tout: aucun de ses amants
Ne s'en pouvait promettre davantage.
Celui-ci seul, Callimaque nommé,
Dès qu'il parut fut très fort àson gré.
Le galant donc près de la forteresse
Assied son camp, vous investit Lucrèce,
Qui ne manqua de faire la tigresse
A l'ordinaire, et l'envoya jouer:
Il ne savait à quel saint se vouer,
Quand le mari, par sa sottise extrême,
Lui fit juger qu'il n'était stratagème,
Panneau n'était, tant étrange semblât,
Où le pauvre homme à la fin ne donnât,
De tout son coeur, et ne s'en affublât.
L'amant et lui, comme étant gens d'étude,
Avaient entre eux lié quelque habitude:
Car Nice etait docteur en droit canon:
Mieux eût valu l'être en autre science
Et qu'il n'eut pris si grande confiance
En Callimaque. Un jour au compagnon
Il se plaignit de se voir sans lignée.
A qui la faute ? il etait vert galant,
Lucrèce jeune, et drue, et bien taillée:
Lorsque j'étais à Paris, dit l'amant,
Un curieux y passa d'aventure. J
e l'allai voir: il m'apprit cent secrets:
Entre autres un pour avoir géniture:
Et n'était chose à son compte plus sûre.
Le grand Mogor l'avait avec succès
Depuis deux ans, éprouvé sur sa femme.
Mainte princesse, et mainte et mainte dame
En avait fait aussi d'heureux essais.
Il disait vrai, j'en ai vu des effets.
Cette recette est une médecine
Faite du jus de certaine racine,
Ayant pour nom mandragore; et ce jus
Pris par la femme opère beaucoup plus
Que ne fit onc nulle ombre monacale
D'aucun couvent de jeunes frères plein .
Dans dix mois d'hui je vous fais père enfin;
Sans demander un plus long intervalle.
Et touchez là: dans dix mois et devant
Nous porterons au baptème l'enfant.
Dites-vous vrai ? repartit Messer Nice.
Vous me rendez un merveilleux office.
Vrai ? je l'ai vu faut-il répéter tant ?
Vous moquez-vous d'en douter seulement ?
Par votre foi, le Mogor est-il homme
Que l'on osat de la sorte affronter?
Ce curieux en toucha telle somme
Qu'il n'eut sujet de s'en mécontenter.
Nice reprit: Voila chose admirable !
Et qui doit être à Lucrèce agréable !
Quand lui verrai-je un poupon sur le sein ?
Notre féal , vous serez le parrain;
C'est la raison: dès hui je vous en prie.
Tout doux, reprit alors notre galant,
Ne soyez pas si prompt, je vous supplie:
Vous allez vite: il faut auparavant
Vous dire tout. Un mal est dans l'affaire:
Mais ici-bas put-on jamais tant faire
Que de trouver un bien pur et sans mal ?
Ce jus doué de vertu tant insigne
Porte d'ailleurs qualité très maligne.
Presque toujours il se trouve fatal
A celui-là qui le premier caresse
La patiente; et souvent on en meurt.
Nice reprit aussitôt: Serviteur;
Plus de votre herbe: et laissons là Lucrèce
Telle qu'elle est: bien grand merci du soin.
Que servira, moi mort, si je suis père ?
Pourvoyez-vous de quelque autre compère:
C'est trop de peine, il n'en est pas besoin.
L'amant lui dit: Quel esprit est le vôtre !
Toujours il va d'un excès dans un autre.
Le grand désir de vous voir un enfant
Vous transportait naguère d'allégresse:
Et vous voilà, tant vous avez de presse,
Découragé sans attendre un moment.
Oyez le reste; et sachez que Nature
A mis remède àtout, fors à la mort.
Qu'est-il de faire afin que l'aventure
Nous réussisse, et qu'elle aille à bon port ?
Il nous faudra choisir quelque jeune homme
D'entre le peuple; un pauvre malheureux,
Qui vous précède au combat amoureux
Tente la voie, attire et prenne en somme
Tout le venin: puis le danger ôté
Il conviendra que de votre côté
Vous agissiez sans tarder davantage;
Car soyez sûr d'être alors garanti.
Il nous faut faire in anima vili
Ce premier pas; et prendre un personnage
Lourd et le peu; mais qui ne soit pourtant
Mal fait de corps, ni par trop dégoûtant,
Ni d'un toucher si rude et si sauvage
Qu'à votre femme un supplice ce soit.
Nous savons bien que Madame Lucrèce
Accoutumée à la délicatesse
De Nicia, trop de peine en auroit.
Même il se peut qu'en venant à la chose
Jamais son coeur n'y voudrait consentir.
Or ai-je dit un jeune homme, et pour cause:
Car plus sera d'âge pour bien agir,
Moins laissera de venin, sans nul doute:
Je vous promets qu'il n'en laissera goutte.
Nice d'abord eut peine à digérer
L'expédient; allégua le danger,
Et l'infamie: il en serait en peine:
Le magistrat pourrait le rechercher
Sur le soupçon d'une mort si soudaine.
Empoisonner un de ses citadins !
Lucrèce était échappée aux blondins,
On l'allait mettre entre les bras d'un rustre !
Je suis d'avis qu' on prenne un homme illustre,
Dit Callimaque, ou quelqu'un qui bientôt
En mille endroits cornera le mystère !
Sottise et peur contiendront ce pitaud.


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