Quatrième partie XXX

(Mis à jour le: 2 août 2016)

XXX

Ce fut l’an passé, par un soir de l’éternel été qui règne dans ces régions, que deux passagers de la goëlette la Nahandove s’enfoncèrent dans les montagnes de l’île Bourbon, trois jours après le débarquement. Ces deux personnes avaient donné ce temps au repos, précaution en apparence fort étrangère au dessein qui les amenait dans la contrée. Mais elles n’en jugèrent sans doute point ainsi; car, après avoir pris le faham ensemble sous la varangue, elles s’habillèrent avec un soin particulier, comme si elles avaient eu le projet d’aller passer la soirée à la ville, et, prenant le sentier de la montagne, elles arrivèrent après une heure de marche au ravin de Bernica.

Le hasard voulut que ce fût une des plus belles soirées que la lune eût éclairées sous les tropiques. Cet astre, à peine sorti des flots noirâtres, commençait à répandre sur la mer une longue traînée de vif-argent; mais ses lueurs ne pénétraient point dans la gorge, et les marges du lac ne répétaient que le reflet tremblant de quelques étoiles. Les citronniers répandus sur le versant de la montagne supérieure ne se couvraient même pas de ces pâles diamants que la lune sème sur leurs feuilles cassantes et polies. Les ébéniers et les tamarins murmuraient dans l’ombre; seulement, quelques gigantesques palmiers élevaient à cent pieds du sol leurs tiges menues, et les bouquets de palmes placés à leur cime s’argentaient seuls d’un éclat verdâtre.

Les oiseaux de mer se taisaient dans les crevasses du rocher, et quelques pigeons bleus, cachés derrière les corniches de la montagne, faisaient seuls entendre au loin leur voix triste et passionnée. De beaux scarabées, vivantes pierreries, bruissaient faiblement dans les caféiers, ou rasaient, en bourdonnant, la surface du lac, et le bruit uniforme de la cascade semblait échanger des paroles mystérieuses avec les échos de ses rives.

Les deux promeneurs solitaires parvinrent, en tournant le long d’un sentier escarpé, au haut de la gorge, à l’endroit où le torrent s’élance en colonne de vapeur blanche et légère au fond du précipice. Ils se trouvèrent alors sur une petite plate-forme parfaitement convenable à l’exécution de leur projet. Quelques lianes suspendues à des tiges de raphia formaient en cet endroit un berceau naturel qui se penchait sur la cascade. Sir Ralph, avec un admirable sang-froid, coupa quelques rameaux qui eussent pu gêner leur élan, puis il prit la main de sa cousine et la fit asseoir sur une roche moussue où le délicieux aspect de ce lieu se déployait au jour dans toute sa grâce énergique et sauvage. Mais en cet instant l’obscurité de la nuit et la vapeur condensée de la cascade enveloppaient les objets et faisaient paraître incommensurable et terrible la profondeur du gouffre.

Je vous fais observer, ma chère Indiana, lui dit-il, qu’il est nécessaire d’apporter un très grand sang-froid au succès de notre entreprise. Si vous vous élanciez précipitamment du côté que l’épaisseur des ténèbres vous fait paraître vide, vous vous briseriez infailliblement sur les rochers, et vous n’y trouveriez qu’une mort lente et cruelle; mais, en ayant soin de vous jeter dans cette ligne blanche que décrit la chute d’eau, vous arriverez dans le lac avec elle, et la cascade elle-même prendra soin de vous y plonger. Au reste, si vous voulez attendre encore une heure, la lune sera assez haut dans le ciel pour nous prêter sa lumière.

— J’y consens d’autant plus, répondit Indiana, que nous devons consacrer ces derniers instants à des pensées religieuses.

— Vous avez raison, mon amie, reprit Ralph. Je pense que cette heure suprême est celle du recueillement et de la prière. Je ne dis pas que nous devions nous réconcilier avec l’Eternel, ce serait oublier la distance qui nous sépare de sa puissance sublime; mais nous devons, je pense, nous réconcilier avec les hommes qui nous ont fait souffrir, et confier à la brise qui souffle vers le nord-est des paroles de miséricorde pour les êtres dont trois mille lieues nous séparent.

Indiana reçut cette offre sans surprise, sans émotion. Depuis plusieurs mois, l’exaltation de ses pensées avait grandi en proportion du changement opéré dans Ralph. Elle ne l’écoutait plus comme un conseiller flegmatique; elle le suivait en silence comme un bon génie chargé de l’enlever à la terre et de la délivrer de ses tourments.

— J’y consens, dit-elle; je sens avec joie que je puis pardonner sans effort, que je n’ai dans le cœur ni haine, ni regret, ni amour, ni ressentiment; à peine si, à l’heure où je touche, je me souviens des chagrins de ma triste vie et de l’ingratitude des êtres qui m’ont environnée. Grand Dieu ! tu vois le fond de mon cœur; tu sais qu’il est pur et calme, et que toutes mes pensées d’amour et d’espoir sont tournées vers toi.

Alors Ralph s’assit aux pieds d’Indiana, et se mit à prier d’une voix forte qui dominait le bruit de la cascade. C’était la première fois peut-être, depuis qu’il était né, que sa pensée tout entière venait se placer sur ses lèvres. L’heure de mourir était sonnée; cette âme n’avait plus ni entraves, ni mystères; elle n’appartenait plus qu’à Dieu; les fers de la société ne pesaient plus sur elle. Ses ardeurs n’étaient plus des crimes, son élan était libre vers le ciel qui l’attendait; le voile qui cachait tant de vertus, de grandeur et de puissance, tomba tout à fait, et l’esprit de cet homme s’éleva du premier bond au niveau de son cœur.

Ainsi qu’une flamme ardente brille au milieu des tourbillons de la fumée et les dissipe, le feu sacré qui dormait ignoré au fond de ses entrailles fit jaillir sa vive lumière. La première fois que cette conscience rigide se trouva délivrée de ses craintes et de ses liens, la parole vint d’elle-même au secours de la pensée, et l’homme médiocre, qui n’avait dit dans toute sa vie que des choses communes, devint, à sa dernière heure, éloquent et persuasif comme jamais ne l’avait été Raymon. N’attendez pas que je vous répète les étranges discours qu’il confia aux échos de la solitude; lui-même, s’il était ici, ne pourrait nous les redire. Il est des instants d’exaltation et d’extase où nos pensées s’épurent, se subtilisent, s’éthèrent en quelque sorte. Ces rares instants nous élèvent si haut, nous emportent si loin de nous-mêmes, qu’en retombant sur la terre nous perdons la conscience et le souvenir de cette ivresse intellectuelle. Qui peut comprendre les mystérieuses visions de l’anachorète ? Qui peut raconter les rêves du poète avant qu’il se soit refroidi à nous les écrire ? Qui peut nous dire les merveilles qui se révèlent à l’âme du juste à l’heure où le ciel s’entr’ouvre pour le recevoir ? Ralph, cet homme si vulgaire en apparence, homme d’exception pourtant, car il croyait fermement à Dieu et consultait jour par jour le livre de sa conscience, Ralph réglait en ce moment ses comptes avec l’éternité. C’était le moment d’être lui, de mettre à nu tout son être moral, de se dépouiller, devant le Juge, du déguisement que les hommes lui avaient imposé. En jetant le cilice que la douleur avait attaché à ses os, il se leva sublime et radieux comme s’il fût déjà entré au séjour des récompenses divines.

En l’écoutant, Indiana ne songea point à s’étonner; elle ne se demanda pas si c’était Ralph qui parlait ainsi. Le Ralph qu’elle avait connu n’existait plus, et celui qu’elle écoutait maintenant lui semblait un ami qu’elle avait vu jadis dans ses rêves et qui se réalisait enfin pour elle sur les bords de la tombe. Elle sentit son âme pure s’élever du même vol. Une ardente sympathie religieuse l’initiait aux même émotions, des larmes d’enthousiasme coulèrent de ses yeux sur les cheveux de Ralph.

Alors la lune se trouva au-dessus de la cime du grand palmiste, et son rayon, pénétrant l’interstice des lianes, enveloppa Indiana d’un éclat pâle et humide qui la faisait ressembler, avec sa robe blanche et ses longs cheveux tressés sur ses épaules, à l’ombre de quelque vierge égarée dans le désert.

Sir Ralph s’agenouilla devant elle et lui dit:

— Maintenant, Indiana, il faut que tu me pardonnes tout le mal que je t’ai fait, afin que je puisse me le pardonner à moi-même.

— Hélas ! répondit-elle, qu’ai-je donc à te pardonner, pauvre Ralph ? Ne dois-je pas, au contraire, te bénir à mon dernier jour, comme tu m’as forcée de le faire dans tous les jours de malheur qui ont marqué ma vie ?

— Je ne sais jusqu’à quel point j’ai été coupable, reprit Ralph; mais il est impossible que, dans une si longue et si terrible lutte avec mon destin, je ne l’aie pas été bien des fois à l’insu de moi-même.

— De quelle lutte parlez-vous ? demanda Indiana.

— C’est là, répondit-il, ce que je dois vous expliquer avant de mourir; c’est le secret de ma vie. Vous me l’avez demandé sur le navire qui nous ramenait, et j’ai promis de vous le révéler au bord du lac Bernica, la dernière fois que la lune se lèverait sur nous.

— Le moment est venu, dit-elle, je vous écoute.

— Prenez donc patience; car j’ai toute une longue histoire à vous raconter, Indiana, et cette histoire est la mienne.

— Je croyais la connaître, moi qui ne vous ai presque jamais quitté.

— Vous ne la connaissez point; vous n’en connaissez pas un jour, pas une heure, dit Ralph avec tristesse. Quand donc aurais-je pu vous la dire ? Le ciel a voulu que le seul instant propre à cette confidence fût le dernier de votre vie et de la mienne. Mais autant elle eût été naguère folle et criminelle, autant elle est innocente et légitime aujourd’hui. C’est une satisfaction personnelle que nul n’a le droit de me reprocher a l’heure où nous sommes, et que vous m’accorderez pour compléter la tâche de patience et de douceur que vous avez accomplie envers moi. Supportez donc jusqu’au bout le poids de mon infortune; et, si mes paroles vous fatiguent et vous irritent, écoutez le bruit de la cataracte qui chante sur moi l’hymne des morts.

J’étais né pour aimer; aucun de vous n’a voulu le croire, et cette méprise a décidé de mon caractère. Il est vrai que la nature, en me donnant une âme chaleureuse, avait fait un singulier contre-sens; elle avait mis sur mon visage un masque de pierre et sur ma langue un poids insurmontable; elle m’avait refusé ce qu’elle accorde aux êtres les plus grossiers, le pouvoir d’exprimer mes sentiments par le regard ou par la parole. Cela me fit égoïste. On jugea de l’être moral par l’enveloppe extérieure, et, comme un fruit stérile, il fallut me dessécher sous la rude écorce que je ne pouvais dépouiller. A peine né, je fus repoussé du cœur dont j’avais le plus besoin. Ma mère m’éloigna de son sein avec dégoût, parce que mon visage d’enfant ne savait pas lui rendre son sourire. A l’âge où l’on peut à peine distinguer une pensée d’un besoin, j’étais déjà flétri de l’odieuse appellation d’égoïste.

Alors il fut décidé que personne ne m’aimerait, parce que je ne savais dire mon affection à personne. On me fit malheureux, on prononça que je ne le sentais pas; on m’exila presque du toit paternel; on m’envoya vivre sur les rochers comme un pauvre oiseau des grèves. Vous savez quelle fut mon enfance, Indiana. Je passai mes longs jours au désert sans que jamais une mère inquiète vînt y chercher la trace de mes pas, sans qu’une voix amie s’élevât dans le silence des ravins pour m’avertir que la nuit me rappelait au bercail. J’ai grandi seul, j’ai vécu seul; mais Dieu n’a pas permis que je fusse malheureux jusqu’au bout, car je ne mourrai pas seul.

Cependant le ciel m’envoya dès lors un présent, une consolation, une espérance. Vous vîntes dans ma vie comme s’il vous eût créée pour moi. Pauvre enfant ! abandonnée comme moi, comme moi jetée dans la vie sans amour et sans protection, vous sembliez m’être destinée, du moins je m’en flattai. Fus-je trop présomptueux ? Pendant dix ans, vous fûtes à moi, à moi sans partage, sans rivaux, sans tourments. Alors je n’avais pas encore compris ce que c’est que la jalousie.

Ce temps, Indiana, fut le moins sombre que j’aie parcouru. Je fis de vous ma sœur, ma fille, ma compagne, mon élève, ma société. Le besoin que vous aviez de moi fit de ma vie quelque chose de plus que celle d’un animal sauvage; je sortis pour vous de l’abattement où le mépris de mes proches m’avait jeté. Je commençai à m’estimer en vous devenant utile. Il faut tout dire, Indiana: après avoir accepté pour vous le fardeau de la vie, mon imagination y plaça l’espoir d’une récompense. Je m’habituai (pardonnez-moi les mots que je vais employer, aujourd’hui encore je ne les prononce qu’en tremblant), je m’habituai à penser que vous seriez ma femme; tout enfant, je vous regardai comme ma fiancée; mon imagination vous parait déjà des grâces de la jeunesse; j’étais impatient de vous voir grande. Mon frère, qui avait usurpé ma part d’affection dans la famille, et qui se plaisait aux soins domestiques, cultivait un jardin sur la colline qu’on voit d’ici pendant le jour, et que de nouveaux planteurs ont transformée en rizière. Le soin de ses fleurs remplissait sus plus doux moments, et, chaque matin, il allait d’un oeil impatient épier leur progrès, et s’étonner, enfant qu’il était, qu’elles n’eussent pas pu grandir dans une nuit au gré de son attente. Pour moi, Indiana, vous étiez toute mon occupation, toute ma joie, toute ma richesse; vous étiez la jeune plante que je cultivais, le bouton que j’étais impatient de voir fleurir. J’épiais aussi au matin l’effet d’un soleil de plus passé sur votre tête; car j’étais déjà un jeune homme et vous n’étiez encore qu’une enfant.

Déjà fermentaient dans mon sein des passions dont le nom vous était inconnu; mes quinze ans ravageaient mon imagination, et vous vous étonniez de me voir souvent, triste, partager vos jeux sans y prendre plaisir. Vous ne conceviez pas qu’un fruit, un oiseau, ne fussent plus pour moi comme pour vous des richesses, et je vous semblais déjà froid et bizarre. Cependant vous m’aimiez tel que j’étais; car, malgré ma mélancolie, je n’avais pas un instant qui ne vous fût consacré; mes souffrances vous rendaient plus chère à mon cœur; je nourrissais le fol espoir qu’il vous serait donné un jour de les changer en joies.

Hélas ! pardonnez-moi la pensée sacrilège qui m’a fait vivre dix ans: si ce fut un crime à l’enfant maudit d’espérer en vous, belle et simple fille des montagnes, Dieu seul est coupable de lui avoir donné, pour tout aliment, cette audacieuse pensée. De quoi pouvait-il exister, ce cœur froissé, méconnu, qui trouvait partout des besoins et nulle part un refuge ? de qui pouvait-il attendre un regard, un sourire d’amour, si ce n’est de vous, dont il fut l’amant presque aussitôt que le père ?

Et ne vous effrayez pas cependant d’avoir grandi sous l’aile d’un pauvre oiseau dévoré d’amour; jamais aucune adoration impure, aucune pensée coupable ne vint mettre en danger la virginité de votre âme; jamais ma bouche n’enleva à vos jours cette fleur d’innocence qui les couvrait, comme les fruits, au matin, d’une vapeur humide. Mes baisers furent ceux d’un père, et, quand vos lèvres innocentes et folâtres rencontraient les miennes, elles n’y trouvaient pas le feu cuisant d’un désir viril. Non, ce n’était pas de vous, petite fille aux yeux bleus, que j’étais épris. Telle que vous étiez là, dans mes bras, avec votre candide sourire et vos gentilles caresses, vous n’étiez que mon enfant, ou tout au plus ma petite sœur; mais j’étais amoureux de vos quinze ans quand, livré seul à l’ardeur des miens, je dévorais l’avenir d’un oeil avide.

Quand je vous lisais l’histoire de Paul et Virginie, vous ne la compreniez qu’à demi. Vous pleuriez, cependant; vous aviez vu l’histoire d’un frère et d’une sœur là où j’avais frissonné de sympathie en apercevant les angoisses de deux amants. Ce livre fit mon tourment, tandis qu’il faisait votre joie. Vous vous plaisiez à m’entendre lire l’attachement du chien fidèle, la beauté des cocotiers et les chants du nègre Domingue. Moi, je relisais seul les entretiens de Paul et de son amie, les impétueux soupçons de l’un, les secrètes souffrances de l’autre. Oh ! que je les comprenais bien, ces premières inquiétudes de l’adolescence, qui cherche dans son cœur l’explication des mystères de la vie, et qui s’empare avec enthousiasme du premier objet d’amour qui s’offre à lui ! Mais rendez-moi justice, Indiana, je ne commis pas le crime de hâter d’un seul jour le cours paisible de votre enfance; je ne laissai pas échapper un mot qui pût vous apprendre qu’il y avait dans la vie des tourments et des larmes. Je vous ai laissée, à dix ans, dans toute l’ignorance, dans toute la sécurité dont vous étiez pourvue quand votre nourrice vous mit dans mes bras, un jour que j’avais résolu de mourir.

Souvent seul, assis sur cette roche, je me suis tordu les mains avec frénésie en écoutant tous ces bruits de printemps et d’amour que la montagne recèle, en voyant les sucriers se poursuivre et s’agacer, les insectes s’endormir voluptueusement embrassés dans le calice des fleurs, en respirant la poussière embrasée que les palmiers s’envoient, transports aériens, plaisirs subtils auxquels la molle brise de l’été sert de couche. Alors j’étais ivre, j’étais fou; je demandais l’amour aux fleurs, aux oiseaux, à la voix du torrent. J’appelais avec fureur ce bonheur inconnu dont l’idée seule me faisait délirer. Mais je vous apercevais accourant à moi folâtre et rieuse, là-bas sur le sentier, si petite au loin et si malhabile à franchir les rochers, qu’on vous eût prise, avec votre robe blanche et vos cheveux bruns, pour un pingouin des terres australes; alors mon sang se calmait, mes lèvres ne brûlaient plus; j’oubliais, devant l’Indiana de sept ans, l’Indiana de quinze ans que je venais de rêver; je vous ouvrais mes bras avec une joie pure; vos caresses rafraîchissaient mon front; j’étais heureux, j’étais père.

Que de journées libres et paisibles nous avons passées au fond de ce ravin ! Combien de fois j’ai baigné vos petits pieds dans l’eau pure de ce lac ! Combien de fois je vous ai regardée dormir dans ces roseaux, ombragée sous le parasol d’une feuille de latanier ! C’est alors quelquefois que mes tourments recommençaient. Je m’affligeais de vous voir si petite; je me demandais si, avec de telles angoisses, je vivrais jusqu’au jour où vous pourriez me comprendre et me répondre. Je soulevais doucement vos cheveux fins comme la soie et les baisais avec amour. Je les comparais avec d’autres boucles que j’avais coupées sur votre front les années précédentes et que je gardais dans mon portefeuille. Je m’assurais avec plaisir des teintes plus foncées que chaque printemps leur avait données. Puis je regardais sur le tronc d’un dattier voisin divers signes que j’y avais gravés pour marquer l’élévation progressive de votre taille durant quatre ou cinq ans. L’arbre porte encore ces cicatrices, Indiana; je les ai retrouvées la dernière fois que je suis venu souffrir ici. Hélas ! en vain vous avez grandi; en vain votre beauté a tenu ses promesses; en vain vos cheveux sont devenus noirs comme l’ébène; vous n’avez pas grandi pour moi, ce n’est pas pour moi que vos charmes se sont développés; c’est pour un autre que votre cœur a battu pour la première fois.

Vous souvenez-vous comme nous filions, légers comme deux tourterelles, le long des buissons de jamrosiers ? Vous souvenez-vous aussi que nous nous égarions parfois dans les savanes qui s’étendent au-dessus de nous ? Une fois nous entreprîmes d’atteindre aux sommets brumeux des Salazes; mais nous n’avions pas prévu qu’à mesure que nous montions, les fruits devenaient plus rares, les cataractes moins abordables, le vent plus terrible et plus dévorant.

Quand vous vîtes la végétation fuir derrière nous, vous voulûtes retourner; mais, quand nous eûmes traversé la région des capillaires, nous trouvâmes quantité de fraisiers, et vous étiez si occupée à remplir votre panier de leurs fruits, que vous ne songiez plus à quitter ce lieu. Il fallut renoncer à aller plus loin. Nous ne marchions plus que sur des roches volcaniques persillées comme du biscuit et parsemées de plantes laineuses; ces pauvres herbes, battues des vents, nous faisaient penser à la bonté de Dieu, qui semble leur avoir donné un vêtement chaud pour résister aux outrages de l’air. Et puis la brume devint si épaisse, que nous ne pouvions plus nous diriger et qu’il fallut redescendre. Je vous rapportai dans mes bras. Je descendis avec précaution les pentes escarpées de la montagne. La nuit nous surprit à l’entrée du premier bois qui fleurissait dans la troisième région. J’y cueillis des grenades pour vous, et, pour étancher ma soif, je me contentai de ces lianes dont la sève abondante fournit, quand on casse leurs rameaux, une eau pure et fraîche. Nous nous rappelâmes alors l’aventure de nos héros favoris égarés dans le bois de la Rivière-Rouge. Mais, nous autres, nous n’avions ni mères tendres, ni serviteurs empressés, ni chien fidèle pour s’enquérir de nous. Eh bien, j’étais content, j’étais fier; j’étais seul chargé de veiller sur vous, et je me trouvais plus heureux que Paul.

Oui, c’était un amour pur, un amour profond et vrai que déjà vous m’inspiriez. Noun, à dix ans, était plus grande que vous de toute la tête, créole dans l’acception la plus étendue, elle était déjà développée, son oeil humide s’aiguisait déjà d’une expression singulière, sa contenance et son caractère étaient ceux d’une jeune fille. Eh bien, je n’aimais pas Noun, ou bien je ne l’aimais qu’à cause de vous, dont elle partageait les jeux. Il ne m’arrivait point de me demander si elle était déjà belle, si elle le serait quelque jour davantage. Je ne la regardais pas. A mes yeux, elle était plus enfant que vous. C’est que je vous aimais. Je comptais sur vous: vous étiez la compagne de ma vie, le rêve de ma jeunesse…

Mais j’avais compté sans l’avenir. La mort du mon frère me condamna à épouser sa fiancée. Je ne vous dirai rien de ce temps de ma vie; ce ne fut pas encore le plus amer, Indiana, et cependant je fus l’époux d’une femme qui me haïssait et que je ne pouvais aimer. Je fus père, et je perdis mon fils; je devins veuf, et j’appris que vous étiez mariée !

Ces jours d’exil en Angleterre, cette époque de douleur, je ne vous les raconte pas. Si j’eus des torts envers quelqu’un, ce ne fut pas envers vous; et, si quelqu’un en eut envers moi, je ne veux pas m’en plaindre. Là, je devins plus égoïste, c’est-à-dire plus triste et plus défiant que jamais. A force de douter de moi, on m’avait contraint à devenir orgueilleux et à compter sur moi-même. Aussi je n’eus, pour me soutenir dans ces épreuves, que le témoignage de mon cœur. On me fit un crime de ne pas chérir une femme qui ne m’épousa que par contrainte et ne me témoigna jamais que du mépris ! On a remarqué depuis, comme un des principaux caractères de mon égoïsme, l’éloignement que je semblais éprouver pour les enfants. Il est arrivé à Raymon de me railler cruellement sur cette disposition, en observant que les soins nécessaires à l’éducation des enfants cadraient mal avec les habitudes rigidement méthodiques d’un vieux garçon. Je pense qu’il ignorait que j’ai été père, et que c’est moi qui vous ai élevée. Mais aucun de vous n’a voulu comprendre que le souvenir de mon fils était, après bien des années, aussi cuisant pour moi que le premier jour, et que mon cœur ulcéré se gonflait à la vue des blondes têtes qui me le rappelaient. Quand un homme est malheureux, on craint de ne pas le trouver assez coupable, parce qu’on craint d’être forcé de le plaindre.

Mais ce que nul ne pourra jamais comprendre, c’est l’indignation profonde, c’est le désespoir sombre, qui s’emparèrent de moi lorsqu’on m’arracha de ces lieux, moi pauvre enfant du désert, à qui personne n’avait un regard de pitié, pour me charger des liens de la société; lorsqu’on m’imposa d’occuper une place vide dans ce monde qui m’avait repoussé; lorsqu’on voulut me faire comprendre que j’avais des devoirs à remplir envers ces hommes qui avaient méconnu les leurs envers moi. Eh quoi ! nul d’entre les miens n’avait voulu être mon appui, et maintenant tous me convoquaient à l’assemblée de leurs intérêts pour me charger de les défendre ! On ne voulait pas même me laisser jouir en paix de ce qu’on ne dispute point aux parias, l’air de la solitude ! je n’avais dans la vie qu’un bien, un espoir, une pensée, celle que vous m’apparteniez pour toujours; on me l’enleva, on me dit que vous n’étiez pas assez riche pour moi. Amère dérision ! moi que les montagnes avaient nourri et que le toit paternel avait répudié ! moi à qui on n’avait pas laissé connaître l’usage des richesses, et à qui l’on imposait maintenant la charge de faire prospérer celles des autres !

Cependant je me soumis. Je n’avais pas le droit d’élever une prière pour qu’on épargnât mon chétif bonheur; j’étais bien assez dédaigné; résister c’eût été me rendre odieux. Inconsolable de la mort de son autre fils, ma mère menaçait de mourir elle-même si je n’obéissais à mon destin. Mon père, qui m’accusait de ne savoir pas le consoler, comme si j’étais coupable du peu d’amour qu’il m’accordait, était prêt à me maudire si j’essayais d’échapper à son joug. Je courbai la tête; mais ce que je souffris, vous-même, qui fûtes aussi bien malheureuse ne sauriez l’apprécier. Si, poursuivi, froissé, opprimé comme je l’ai été, je n’ai point rendu aux hommes le mal pour le mal, peut-être faut-il en conclure que je n’avais pas le cœur stérile, comme on me l’a reproché.

Quand je revins ici, quand je vis l’homme auquel on t’avait mariée… pardonne, Indiana, c’est alors que je fus vraiment égoïste; il y a toujours de l’égoïsme dans l’amour, puisqu’il y en eut même dans le mien; j’éprouvai je ne sais quelle joie cruelle en pensant que ce simulacre légal te donnait un maître et non pas un époux. Tu t’étonnas de l’espèce d’affection que je lui témoignai; c’est que, je ne trouvai pas en lui un rival. Je savais bien que ce vieillard ne pouvait ni inspirer ni ressentir l’amour, et que ton cœur sortirait vierge de cet hyménée. Je lui fus reconnaissant de tes froideurs et de tes tristesses. S’il fût resté ici, je serais peut-être devenu bien coupable; mais vous me laissâtes seul, et il ne fut pas en mon pouvoir de vivre sans toi. J’essayai de vaincre cet indomptable amour qui s’était ranimé dans toute sa violence en te retrouvant belle et mélancolique comme je t’avais rêvée dès tes jeunes ans. Mais la solitude ne fit qu’aigrir mon mal, et je cédai au besoin que j’avais de te voir, de vivre sous le même toit, de respirer le même air, de m’enivrer à toute heure du son harmonieux de ta voix. Tu sais quels obstacles je devais rencontrer, quelles défiances je devais combattre; je compris alors quels devoirs je m’imposais; je ne pouvais associer ma vie à la tienne sans rassurer ton époux par une promesse sacrée, et je n’ai jamais su ce que c’était que de me jouer de ma parole. Je m’engageai donc d’esprit et de cœur à n’oublier jamais mon rôle de frère, et dis-moi, Indiana, ai-je trahi mon serment ?

J’ai compris aussi qu’il me serait difficile, impossible peut-être d’accomplir cette tâche rigide, si je dépouillais le déguisement qui éloignait de moi tout rapport intime, tout sentiment profond; j’ai compris qu’il ne me fallait pas jouer avec le danger, car ma passion était trop ardente pour sortir victorieuse d’un combat. J’ai senti qu’il fallait élever autour de moi un triple mur de glace, afin de m’aliéner ton intérêt, afin de m’arracher ta compassion, qui m’eût perdu. Je me suis dit que, le jour où tu me plaindrais, je serais déjà coupable, et j’ai consenti à vivre sous le poids de cette affreuse accusation de sécheresse et d’égoïsme, que, grâce au ciel, vous ne m’avez pas épargnée. Le succès de ma feinte a passé mon espérance; vous m’avez prodigué une sorte de pitié insultante, comme celle qu’on accorde aux eunuques; vous m’avez refusé une âme et des sens; vous m’avez foulé aux pieds, et je n’ai pas eu le droit de montrer même l’énergie de la colère et de la vengeance, car c’eût été me trahir et vous apprendre que j’étais un homme.

Je me plains des hommes et non pas de toi, Indiana. Toi, tu fus toujours bonne et miséricordieuse; tu me supportas sous le vil travestissement que j’avais pris pour t’approcher; tu ne me fis jamais rougir de mon rôle, tu me tins lieu de tout, et quelquefois je pensai avec orgueil que, si tu me regardais avec bienveillance tel que je m’étais fait pour être méconnu, tu m’aimerais peut-être si tu pouvais me connaître un jour. Hélas ! quelle autre que toi ne m’eût repoussé ? quelle autre eût tendu la main à ce crétin sans intelligence et sans voix ? Excepté toi, tous se sont éloignés avec dégoût de l’égoïste ! Ah ! c’est qu’il n’y avait au monde qu’un être assez généreux pour ne pas se rebuter de cet échange sans profit; il n’y avait qu’une âme assez large pour répandre le feu sacré qui la vivifiait jusque sur l’âme étroite et glacée du pauvre abandonné. Il fallait un cœur qui eût de trop ce que je n’avais pas assez. Il n’était sous le ciel qu’une Indiana capable d’aimer un Ralph.

Après toi, celui qui me montra le plus d’indulgence, ce fut Delmare. Tu m’as accusé de te préférer cet homme, de sacrifier ton bien-être au mien propre en refusant d’intervenir dans vos débats domestiques. Injuste et aveugle femme ! tu n’as pas vu que je t’ai servie autant qu’il a été possible de le faire, et surtout tu n’as pas compris que je ne pouvais élever la voix en ta faveur sans me trahir. Que serais-tu devenue si Delmare m’eût chassé de chez lui ? qui t’aurait protégée patiemment, en silence, mais avec la persévérante fermeté d’un amour impérissable ? Ce n’eût pas été Raymon. Et puis je l’aimais par reconnaissance, je l’avoue, cet être rude et grossier qui pouvait m’arracher le seul bonheur qui me restât et qui ne l’a pas fait, cet homme dont le malheur était de ne pas être aimé de toi, et dont l’infortune avait des sympathies secrètes avec la mienne ! Je l’aimais aussi par cela même qu’il ne m’avait jamais fait endurer les tortures de la jalousie…

Mais me voici arrivé à vous parler de la plus effroyable douleur de ma vie, de ces temps de fatalité où votre amour tant rêvé appartint à un autre. C’est alors que je compris tout à fait l’espèce de sentiment que je comprimais depuis tant d’années. C’est alors que la haine versa des poisons dans mon sein, et que la jalousie dévora le reste de mes forces. Jusque-là, mon imagination vous avait gardée pure; mon respect vous entourait d’un voile que la naïve audace des songes n’osait pas même soulever; mais, quand j’eus l’horrible pensée qu’un autre vous entraînait dans sa destinée, vous arrachait à ma puissance et s’enivrait à longs traits du bonheur que je n’osais pas même rêver, je devins furieux; j’aurais voulu, cet homme exécré, le voir au fond de ce gouffre pour lui briser la tête à coups de pierre.

Cependant vos maux furent si grands, que j’oubliai les miens. Je ne voulus pas le tuer parce que vous l’auriez pleuré. J’eus même envie vingt fois, que le ciel me pardonne ! d’être infâme et vil, de trahir Delmare et de servir mon ennemi. Oui, Indiana, je fus si insensé, si misérable de vous voir souffrir, que je me repentis d’avoir cherché à vous éclairer, et que j’aurais donné ma vie pour léguer mon cœur à cet homme ! Oh ! le scélérat ! que Dieu lui pardonne les maux qu’il m’a faits; mais qu’il le punisse de ceux qu’il a amassés sur votre tête ! C’est pour ceux-là que je le hais; car, pour moi, je rie sais plus quelle a été ma vie quand je regarde ce qu’il a fait de la vôtre. C’est lui que la société aurait dû marquer au front dès le jour de sa naissance ! c’est lui qu’elle aurait dû flétrir et repousser comme le plus aride et le plus pervers ! Mais, au contraire, elle l’a porté en triomphe. Ah ! je reconnais bien là les hommes, et je ne devrais pas m’indigner; car, en adorant l’être difforme qui décime le bonheur et la considération d’autrui, ils ne font qu’obéir à leur nature.

Pardon, Indiana, pardon ! il est cruel peut-être de me plaindre devant vous, mais c’est la première et la dernière fois; laissez-moi maudire l’ingrat qui vous pousse dans la tombe. Il a fallu cette formidable leçon pour vous ouvrir les yeux. En vain du lit de mort de Delmare et de celui de Noun une voix s’est élevée pour vous crier: “Prends garde à lui, il te perdra !”, vous avez été sourde; votre mauvais génie vous a entraînée, et, flétrie que vous êtes, l’opinion vous condamne et l’absout. Il a fait toutes sortes de maux, lui, et l’on n’y a pas fait attention. Il a tué Noun, et vous l’avez oublié; il vous a perdue, et vous lui avez pardonné. C’est qu’il savait éblouir les yeux et tromper la raison; c’est que sa parole adroite et perfide pénétrait dans les cœurs; c’est que son regard de vipère fascinait; c’est que la nature, en lui donnant mes traits métalliques et ma lourde intelligence eût fait de lui un homme complet.

Oh ! oui ! que Dieu le punisse, car il a été féroce envers vous; ou plutôt qu’il lui pardonne, car il a été plus stupide que méchant peut-être ! Il ne vous a pas comprise, il n’a pas apprécié le bonheur qu’il pouvait goûter ! Oh ! vous l’aimiez tant ! il eût pu rendre votre existence si belle ! A sa place, je n’aurais pas été vertueux; j’aurais fui avec vous dans le sein des montagnes sauvages, je vous aurais arrachée à la société pour vous posséder à moi seul, et je n’aurais eu qu’une crainte, c’eût été de ne vous voir pas assez maudite, assez abandonnée, afin de vous tenir lieu de tout. J’eusse été jaloux de votre considération, mais dans un autre sens que lui: c’eût été pour la détruire, afin de la remplacer par mon amour. J’eusse souffert de voir un autre homme vous donner une parcelle de bien-être, un instant de satisfaction, c’eût été un vol que l’on m’eût fait; car votre bonheur eût été ma tâche, ma propriété, mon existence, mon honneur ! Oh ! comme ce ravin sauvage pour toute demeure, ces arbres de la montagne pour toute richesse, m’eussent fait vain et opulent, si le ciel me les eût donnés avec votre amour !… Laissez-moi pleurer, Indiana, c’est la première fois de ma vie que je pleure; Dieu a voulu que je ne mourusse pas sans connaître ce triste plaisir.”

Ralph pleurait comme un enfant. C’était la première fois, en effet, que cette âme stoïque se laissait aller à la compassion d’elle-même; encore y avait-il dans ces larmes plus de douleur pour le sort d’Indiana que pour le sien.

— Ne pleurez pas sur moi, lui dit-il en voyant qu’elle aussi était baignée de larmes; ne me plaignez point; votre pitié efface tout le passé, et le présent n’est plus amer. De quoi souffrirais-je maintenant ? vous ne l’aimez plus.

— Si je vous avais connu, Ralph, je ne l’eusse jamais aimé, s’écria madame Delmare; c’est votre vertu qui m’a perdue.

— Et puis, dit Ralph en la regardant avec un douloureux sourire, j’ai bien d’autres sujets de joie; vous m’avez fait, sans vous en douter, une confidence durant les heures d’épanchement de la traversée. Vous m’avez appris que ce Raymon n’avait pas été aussi heureux qu’il avait eu l’audace de le prétendre, et vous m’avez délivré d’une partie de mes tourments; vous m’avez ôté le remords de vous avoir si mal gardée; car j’ai eu l’insolence de vouloir vous protéger contre ses séductions; et en cela je vous ai fait injure, Indiana; je n’ai pas eu foi en votre force: c’est encore un de mes crimes qu’il faut me pardonner.

— Hélas ! dit Indiana, vous me demandez pardon ! à moi qui ai fait le malheur de votre vie, à moi qui ai payé un amour si pur et si généreux d’un inconcevable aveuglement, d’une féroce ingratitude; c’est moi qui devrais ici me prosterner et demander pardon.

— Cet amour n’excite donc ni ton dégoût ni ta colère, Indiana !… O mon Dieu ! je vous remercie ! je vais mourir heureux ! Écoute, Indiana, ne te reproche plus mes maux. A cette heure, je ne regrette aucune des joies de Raymon, et je pense que mon sort devrait lui faire envie s’il avait un cœur d’homme. C’est moi maintenant qui suis ton frère, ton époux, ton amant pour l’éternité. Depuis le jour où tu m’as juré de quitter la vie avec moi, j’ai nourri cette douce pensée que tu m’appartenais, que tu m’étais rendue pour ne jamais me quitter; j’ai recommencé à t’appeler tout bas ma fiancée. C’eût été trop de bonheur, ou pas assez peut-être, que de te posséder sur la terre. Dans le sein de Dieu m’attendent les félicités que rêvait mon enfance. C’est là que tu m’aimeras, Indiana; c’est là que ton intelligence divine, dépouillée de toutes les fictions menteuses de cette vie, me tiendra compte de toute une existence de sacrifices, de souffrances, et d’abnégation; c’est là que tu seras mienne, ô mon Indiana ! car le ciel, c’est toi; et, si j’ai mérité d’être sauvé, j’ai mérité de te posséder. C’est dans ces idées que je t’ai priée de revêtir cet habit blanc: c’est la robe de noces; et ce rocher qui s’avance vers le lac, c’est l’autel qui nous attend.

Il se leva, alla cueillir dans le bosquet voisin une branche d’oranger en fleur, et vint la poser sur les cheveux noirs d’Indiana; puis, se mettant à genoux:

— Fais-moi heureux, lui dit-il; dis-moi que ton cœur consent à cet hymen de l’autre vie. Donne-moi l’éternité; ne me force pas à demander le néant.

Si le récit de la vie intérieure de Ralph n’a produit aucun effet sur vous, si vous n’en êtes pas venu à aimer cet homme vertueux, c’est que j’ai été l’inhabile interprète de ses souvenirs, c’est que je n’ai pas pu exercer non plus sur vous la puissance que possède la voix d’un homme profondément vrai dans sa passion. Et puis la lune ne me prête pas son influence mélancolique; le chant des sénégalis, les parfums du giroflier, toutes les séductions molles et enivrantes d’une nuit des tropiques ne vous saisissent pas au cœur et à la tête. Vous ne savez peut-être pas non plus, par expérience, quelles sensations fortes et neuves s’éveillent dans l’âme en face du suicide, et comme les choses de la vie apparaissent sous leur véritable aspect au moment d’en finir avec elles. Cette soudaine et inévitable lumière inonda tous les replis du cœur d’Indiana; le bandeau, qui depuis longtemps se détachait, tomba tout à fait de ses yeux. Rendue à la vérité, à la nature, elle vit le cœur de Ralph tel qu’il était; elle vit aussi ses traits tels qu’elle ne les avait jamais vus; car la puissance d’une si haute situation avait produit sur lui le même effet que la pile de Volta sur des membres engourdis; elle l’avait délivré de cette paralysie qui chez lui enchaînait les yeux et la voix. Paré de sa franchise et de sa vertu, il était bien plus beau que Raymon, et Indiana sentit que c’était lui qu’il aurait fallu aimer.

— Sois mon époux dans le ciel et sur la terre, lui dit-elle, et que ce baiser me fiance à toi pour l’éternité !

Leurs lèvres s’unirent; et sans doute il y a dans un amour qui part du cœur une puissance plus soudaine que dans les ardeurs d’un désir éphémère; car ce baiser, sur le seuil d’une autre vie, résuma pour eux toutes les joies de celle-ci.

Alors Ralph prit sa fiancée dans ses bras, et l’emporta pour la précipiter avec lui dans le torrent…

 

Indiana

Un roman de George Sand




Voulez-vous commenter cet article ?

Votre email ne sera pas publié

Réalisation : www.redigeons.com - http://www.webmarketing-seo.fr/