Horace ACTE II Scène VI

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Horace ACTE II Scène VI

Horace par Pierre Corneille

Curiace

Dieux ! Sabine le suit. Pour ébranler mon cœur,

Est-ce peu de Camille ? Y joignez-vous ma sœur ?

Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage,

L’amenez-vous ici chercher même avantage ?

Sabine

Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu

Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.

Votre sang est trop bon, n’en craignez rien de lâche,

Rien dont la fermeté de ces grands cœurs se fâche:

Si ce malheur illustre ébranlait l’un de vous,

Je le désavouerais pour frère ou pour époux.

Pourrais-je toutefois vous faire une prière

Digne d’un tel époux et digne d’un tel frère ?

Je veux d’un coup si noble ôter l’impiété,

À l’honneur qui l’attend rendre sa pureté,

La mettre en son éclat sans mélange de crimes;

Enfin je vous veux faire ennemis légitimes.

Du saint nœud qui vous joint je suis le seul lien:

Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien.

Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne;

Et puisque votre honneur veut des effets de haine,

Achetez par ma mort le droit de vous haïr:

Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir.

Qu’un de vous deux me tue, et que l’autre me venge:

Alors votre combat n’aura plus rien d’étrange;

Et du moins l’un des deux sera juste agresseur,

Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa sœur.

Mais quoi ? Vous souilleriez une gloire si belle,

Si vous vous animiez par quelque autre querelle:

Le zèle du pays vous défend de tels soins;

Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins:

Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère.

Ne différez donc plus ce que vous devez faire:

Commencez par sa sœur à répandre son sang,

Commencez par sa femme à lui percer le flanc,

Commencez par Sabine à faire de vos vies

Un digne sacrifice à vos chères patries:

Vous êtes ennemis en ce combat fameux,

Vous d’Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux.

Quoi ? Me réservez-vous à voir une victoire

Où pour haut appareil d’une pompeuse gloire,

Je verrai les lauriers d’un frère ou d’un mari

Fumer encor d’un sang que j’aurai tant chéri ?

Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme,

Satisfaire aux devoirs et de sœur et de femme,

Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu ?

Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu:

Ma mort le préviendra, de qui que je l’obtienne;

Le refus de vos mains y condamne la mienne.

Sus donc, qui vous retient ? Allez, cœurs inhumains,

J’aurai trop de moyens pour y forcer vos mains.

Vous ne les aurez point au combat occupées,

Que ce corps au milieu n’arrête vos épées;

Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups

Se fassent jour ici pour aller jusqu’à vous.

Horace

Ô ma femme !

Curiace

Ô ma sœur !

Camille

Courage ! Ils s’amollissent.

Sabine

Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent !

Quelle peur vous saisit ? Sont-ce là ces grands cœurs,

Ces héros qu’Albe et Rome ont pris pour défenseurs ?

Horace

Que t’ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense

Qui t’oblige à chercher une telle vengeance ?

Que t’a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu

Avec toute ta force attaquer ma vertu ?

Du moins contente-toi de l’avoir étonnée,

Et me laisse achever cette grande journée.

Tu me viens de réduire en un étrange point;

Aime assez ton mari pour n’en triompher point.

Va-t’en, et ne rends plus la victoire douteuse;

La dispute déjà m’en est assez honteuse:

Souffre qu’avec honneur je termine mes jours.

Sabine

Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours.

Horace ACTE II Scène VI

La pièce de Théâtre Horace par Pierre Corneille.



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