Horace ACTE I Scène III

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Horace ACTE I Scène III

Horace par Pierre Corneille

Curiace

N’en doutez point, Camille, et revoyez un homme

Qui n’est ni le vainqueur ni l’esclave de Rome;

Cessez d’appréhender de voir rougir mes mains

Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.

J’ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire

Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire;

Et comme également en cette extrémité

Je craignais la victoire et la captivité…

Camille

Curiace, il suffit, je devine le reste:

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste,

Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas,

Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu’un autre considère ici ta renommée,

Et te blâme, s’il veut, de m’avoir trop aimée;

Ce n’est point à Camille à t’en mésestimer:

Plus ton amour paraît, plus elle doit t’aimer;

Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t’ont vu naître,

Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paraître.

Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer

Qu’ainsi dans sa maison tu t’oses retirer ?

Ne préfère-t-il point l’état à sa famille ?

Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille ?

Enfin notre bonheur est-il bien affermi ?

T’a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi ?

Curiace

Il m’a vu comme gendre, avec une tendresse

Qui témoignait assez une entière allégresse;

Mais il ne m’a point vu, par une trahison,

Indigne de l’honneur d’entrer dans sa maison.

Je n’abandonne point l’intérêt de ma ville,

J’aime encor mon honneur en adorant Camille.

Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment

Aussi bon citoyen que véritable amant.

D’Albe avec mon amour j’accordais la querelle:

Je soupirais pour vous en combattant pour elle;

Et s’il fallait encor que l’on en vînt aux coups,

Je combattrais pour elle en soupirant pour vous.

Oui, malgré les désirs de mon âme charmée,

Si la guerre durait, je serais dans l’armée:

C’est la paix qui chez vous me donne un libre accès,

La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

Camille

La paix ! Et le moyen de croire un tel miracle ?

Julie

Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,

Et sachons pleinement par quels heureux effets

L’heure d’une bataille a produit cette paix.

Curiace

L’aurait-on jamais cru ? Déjà les deux armées,

D’une égale chaleur au combat animées,

Se menaçaient des yeux, et marchant fièrement,

N’attendaient, pour donner, que le commandement,

Quand notre dictateur devant les rangs s’avance,

Demande à votre prince un moment de silence,

Et l’ayant obtenu: ” que faisons-nous, Romains,

Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains ?

Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes:

Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,

Et l’hymen nous a joints par tant et tant de nœuds,

Qu’il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.

Nous ne sommes qu’un sang et qu’un peuple en deux villes:

Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,

Où la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs,

Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs ?

Nos ennemis communs attendent avec joie

Qu’un des partis défait leur donne l’autre en proie,

Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,

Dénué d’un secours par lui-même détruit.

Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;

Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,

Et noyons dans l’oubli ces petits différends

Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.

Que si l’ambition de commander aux autres

Fait marcher aujourd’hui vos troupes et les nôtres,

Pourvu qu’à moins de sang nous voulions l’apaiser,

Elle nous unira, loin de nous diviser.

Nommons des combattants pour la cause commune:

Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;

Et suivant ce que d’eux ordonnera le sort,

Que le faible parti prenne loi du plus fort;

Mais sans indignité pour des guerriers si braves,

Qu’ils deviennent sujets sans devenir esclaves,

Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur

Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.

Ainsi nos deux états ne feront qu’un empire. ”

Il semble qu’à ces mots notre discorde expire:

Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,

Reconnaît un beau-frère, un cousin, un ami;

Ils s’étonnent comment leurs mains, de sang avides,

Volaient, sans y penser, à tant de parricides,

Et font paraître un front couvert tout à la fois

D’horreur pour la bataille, et d’ardeur pour ce choix.

Enfin l’offre s’accepte, et la paix désirée

Sous ces conditions est aussitôt jurée:

Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir,

Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:

Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.

Camille

Ô dieux, que ce discours rend mon âme contente !

Curiace

Dans deux heures au plus, par un commun accord,

Le sort de nos guerriers réglera notre sort.

Cependant tout est libre, attendant qu’on les nomme:

Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome;

D’un et d’autre côté l’accès étant permis,

Chacun va renouer avec ses vieux amis.

Pour moi, ma passion m’a fait suivre vos frères;

Et mes désirs ont eu des succès si prospères,

Que l’auteur de vos jours m’a promis à demain

Le bonheur sans pareil de vous donner la main.

Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance ?

Camille

Le devoir d’une fille est en l’obéissance.

Curiace

Venez donc recevoir ce doux commandement,

Qui doit mettre le comble à mon contentement.

Camille

Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,

Et savoir d’eux encor la fin de nos misères.

Julie

Allez, et cependant au pied de nos autels

J’irai rendre pour vous grâces aux immortels.

Horace ACTE I Scène III

La pièce de Théâtre Horace par Pierre Corneille.



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