Entre deux rangs penchés de collines désertes

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Entre deux rangs penchés de collines désertes,
Un golfe poissonneux ride ses ondes vertes ;
C’est un large marais, qui dort, sous le ciel clair,
Reste des grandes eaux, oublié par la mer.
Des madrépores blancs, garnis de coquillages,
D’une frange nacrée entourent les rivages,
Et l’éponge poreuse, attachée aux îlots,

Ouvre ses bouches d’or à l’écume des flots !
Dans les algues, au loin, par troupes répandues,
Avec leur dos bombé cheminent les tortues.
Les crabes inquiets, dont les doigts ont des dents,
Se glissent à fleur d’eau sous les rochers pendants,
Tout rampe et tout frémit sur la plage isolée…
Et, dressant jusqu’au ciel leur touffe amoncelée,
Près des minces bambous, enflés de nœuds égaux,
Les zamias fleuris couronnent les coteaux.
Le temps est calme et pur, l’essaim des brises douces
Sur les rochers velus fait frissonner les mousses,
Tandis que le soleil, étalant tous ses feux,
S’écrase, épanoui, dans la blancheur des cieux !

Tout à coup, s’élançant des cavernes profondes,
Une secousse forte a remué les ondes ;
De longs cercles moirés, qui grandissent encor,
En flocons écumeux, se brisent sur le bord,
Et, craquant de terreur, les volutes surprises
Dans la conque d’émail rentrent leurs cornes grises…

Une forme lointaine apparaît sur les flots :
Elle nage, elle ondule, au détour des îlots ;
Sur ses flancs, revêtus de plaques diaprées,
Glissent des reflets bleus et des teintes pourprées ;
C’est un monstre inconnu, qui recourbe, en rampant,
Sur le dos d’un lézard la tête d’un serpent !
Tantôt silencieux, dans la fraîcheur des ondes
Il plonge son cou mince, armé d’écailles blondes,
Et, le long de sa gorge ouverte avec effort,
Les poissons sous la peau se débattent encor !
Tantôt, s’entortillant aux branches du rivage,
Avec sa tête plate il sonde le feuillage,
Puis, le corps dans les flots, poursuit, en s’allongeant,
Sur les palmiers en fleurs les limaces d’argent,
Ou, de leur nid de sable écartant les tortues,
Fait craquer les œufs ronds entre ses dents pointues !
Ah ! la joyeuse bête, au gros ventre vermeil,
Qui se roule dans l’onde et qui baille au soleil !

Mais, du côté des monts, une rumeur s’élève,
Comme le bruit heurté des vagues sur la grève…
Là-bas, à l’horizon, flotte un nuage obscur,
Qui vient en tournoyant et tache le ciel pur !
Le bruit toujours grandit, l’ombre toujours s’étale,
Puis le noir tourbillon crève sur les coteaux,
Essaim tumultueux d’étranges animaux,
Dont le ventre hideux, sillonné de plis fauves,
Se balance dans l’air entre des ailes chauves.
Leur tête, à forme double, effilant son museau,
Commence en crocodile, et finit en oiseau.
Ils ont le corps gonflé, les pattes étendues,
Et, de leurs ongles tors, égratignant les nues,
Grands, petits, au hasard, pêle-mêle envolés,
Courbant les bois touffus, rasant les flots salés,
S’abattent lourdement parmi les algues noires !…
Toute la légion couvre les promontoires !
Cela grouille et bruit, sous les rameaux pendants,
Et, dans chaque buisson, luisent des yeux ardents !

Cependant sur les eaux, la bête au dos d’écaille,
S’arrête soupçonneuse et flaire la bataille ;
Son grand cou, ruisselant de l’écume des mers,
Comme un tronc d’arbre nu se dresse dans les airs,
Et les mille clameurs par la brise apportées,
Font monter à sa peau des teintes irritées.
Son haleine sonore écarte ses naseaux,
Un sifflement aigu de sa gorge s’élance.
Alors, tout se confond, et la lutte commence,
Où, parmi les abois et les glapissements,
Comme des grains de grêle, on entend par moments
Sonner les becs rugueux sur les écailles dures !
Les ailes frappent l’air avec de longs murmures.
Du cercle bruissant le reptile entouré
Promène, autour de lui, son regard effaré ;
Il bondit sur les flots, il recule, il avance,
Il fouette l’eau profonde avec sa queue immense,
Et se roule, et secoue, en ses vastes élans,
Tout le sombre troupeau qui s’attache à ses flancs !
Parfois il semble mort, et, comme une liane,
Laisse flotter son cou sur l’onde diaphane,
Puis relève, soudain, par un jet furieux,
Sa tête de serpent qui siffle dans les cieux !
Rapide, inévitable, il saisit, sous les nues,
Entres ses longues dents leurs ailes étendues,
Prend les corps dans ses plis, ou, glissant par dessous,
Du bout de son museau fouille leurs ventres mous !
L’espace retentit de plaintes enrouées,
Et, piquant le sommet des vagues remuées,
Le sang noir, goutte à goutte, éparpillé dans l’air,
De globules visqueux tache le golfe clair ;
Mais comme au pied des monts, lorsque le vent d’orage
Ecorche le sol dur, et fait, sur son passage,
Onduler à longs flots les vallons sablonneux,
La poussière en roulant s’envole par les cieux,
Et de ses tourbillons couvre au loin les campagnes !…
Tel, du bord des marais et du flancs des montages,
Des buissons, des îlots, des ravins tortueux,
Monte l’essaim plus large et plus tumultueux.
Tous les becs sont tendus, avec leurs dents serrées,
Tous les doigts, allongeant leurs griffes acérées,
Cherchent les yeux du monstre, et si, jusqu’à sa chair,
L’écaille en quelque endroit laisse un chemin ouvert !
Le reptile, ébloui par cette multitude,
Ramasse tout son corps et gonfle sa peau rude,
Puis, poussant vers le ciel un dernier sifflement,
Plonge avec un bruit sourd dans l’abîme écumant !
Les bêtes, çà et là, par la vague bercées,
Flottent, le ventre à l’air et les pattes dressées,
Ou rampent en criant dans les algues du bord ;
Tandis que, sur les eaux qui palpitent encor,
Croisant de leurs yeux verts les glauques étincelles,
Les autres, à l’entour, font retentir leurs ailes,
Et, du golfe au ciel bleu tordent, en croassant,
Leur spirale sans fin qui va s’élargissant !…

 

 

Poète Louis Bouilhet



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