Conte d’une chose arrivée à Château-Thierry

(Publié le 26 juillet 2000) (Mis à jour le: 2 novembre 2016)

Un savetier, que nous nommerons Blaise,
Prit belle femme; et fut très avisé
Les bonnes gens qui n'étaient à leur aise,
S'en vont prier un marchand peu rusé,
Qu'il leur prêtât dessous bonne promesse
Mi-muid de grain; ce que le marchand fait.
Le terme échu, ce créancier les presse.
Dieu sait pourquoi: le galant, en effet,
Crut que par là baiserait la commère.



Vous avez trop de quoi me satisfaire
(Ce lui dit-il) et sans débourser rien –
Accordez-moi ce que vous savez bien.
Je songerai, répond-elle, à la chose.
Puis vient trouver Blaise tout aussitôt,
L'avertissant de ce qu'on lui propose.
Blaise lui dit: Par bieu, femme, il nous faut
Sans coup férir rattraper notre somme.
Tout de ce pas allez dire à cet homme
Qu'il peut venir, et que je n'y suis point.
Je veux ici me cacher tout à point.
Avant le coup demandez la cédule.
De la donner je ne crois qu'il recule.
Puis tousserez afin de m'avertir;
Mais haut et clair, et plutôt deux fois qu'une.
Lors de mon coin vous me verrez sortir
Incontinent, de crainte de fortune.
Ainsi fut dit, ainsi s'exécuta.
Dont le mari puis après se vanta;
Si que chacun glosait sur ce mystère.
Mieux eût valu tousser après l'affaire,
(Dit à la belle un des plus gros bourgeois)
Vous eussiez eu votre compte tous trois.
N'y manquez plus, sauf après de se taire.
Mais qu'en est-il ? or ça, belle, entre nous.
Elle répond: Ah Monsieur ! croyez-vous
Que nous ayons tant d'esprit que vos dames ?
Notez qu'illec avec deux autres femmes,
Du gros bourgeois l'épouse était aussi)
Je pense bien, continua la belle.
Qu'en pareil cas Madame en use ainsi;
Mais quoi, chacun n'est pas si sage qu'elle.




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