Cadieux

(Publié le 9 novembre 2008) (Mis à jour le: 8 mai 2014)


C’était aux jours déjà lointains où l’Iroquois
Harcelait les colons, où les coureurs des bois,
Nés sur le sol normand et le granit kymrique,
Promenaient aux déserts vierges de l’Amérique
La force et la valeur des preux du monde ancien.

 

Parmi ces voyageurs un jeune Laurentien,
Cadieux, était surtout connu pour sa vaillance.
Issu de laboureurs, au sortir d’une enfance
Passée au bord d’un lac vaste comme le ciel,
Cadieux avait quitté le foyer paternel
Pour aller partager, libre de tout servage,
Le sort aventureux d’une tribu sauvage,
Qui pliait le genou devant le crucifix.
Les pères algonquins en lui voyaient un fils
Et chérissaient un chef ― le Chef-Blanc. À la chasse,
Il avait l’inlassable adresse de leur race.
Parlant maint dialecte indien, chaque printemps
Il servait d’interprète aux multiples traitants
Qu’attirait sur nos bords le trafic des fourrures.
Et, l’oreille toujours ouverte aux cent murmures
Des ondes et des bois, nuit et jour inspiré
Par la grande nature au langage sacré
Qui fit un immortel du mendiant Homère,
Dans les immensités de notre plage austère
L’aventurier devint poète, et ses chansons,
Qu’il rythmait sur le vol des souples avirons,
Abrégeaient la longueur de ses courses lointaines
Sur les flots orageux et sur les eaux sereines
Où le Progrès devait se frayer un chemin.
La fille d’un sachem avait donné sa main
À ce Laurentien aussi beau qu’intrépide.
L’existence du preux coulait calme et limpide
Comme un ruisseau d’azur, quand, un matin de mai,
En voyage, il apprit d’un trappeur alarmé
Que, prêts à se saisir de la hache de guerre,
Les Iroquois du Nord, victorieux naguère
D’Algonquins qu’ils avaient désarmés et soumis,
Voulaient encor frapper leurs anciens ennemis.
À ce moment Cadieux descendait la rivière
Des Outaouais, guidant de sa voix mâle et fière
Un parti de chasseurs qui, dans de longs canots
D’écorce surchargés de précieux ballots,
Où luisaient peaux de lynx, d’ours, de castor, d’hermine,
S’avançait vers les grands entrepôts de Lachine,
Charmant l’écho des bois noyés dans la vapeur
Avec les gais refrains du chansonnier-trappeur.

Un soir que le parti touchait presque au portage
Des Sept-Chutes, séduit par l’aspect de la plage
Et las de la pagaie, il tira ses bouleaux
Sur un sable d’argent caressé par les flots,
Pour y passer la nuit.

                                  Or, bientôt, par prudence,
Bien que rien n’indiquât, même au loin, la présence
Des guerriers iroquois, Cadieux et ses amis,
Perçant, aux alentours, les fourrés endormis,
Commencèrent d’abattre orme, noyer et chêne,
Pour s’en faire un rempart.

                                         Mais les haches à peine
Ont-elles résonné, que l’un des bûcherons,
A travers le fouillis des rameaux et des troncs,
Voit des masques surgir et grimacer dans l’ombre.
Ce sont les Iroquois qui s’avancent en nombre.
Et soudain Cadieux clame : ― En canot ! en canot !
Fuyez !. Dérobez-vous dans les bouillons du saut !.
Fuyez tous !. Moi, je reste, et, seul avec mon arme,
Durant toute la nuit, je ferai du vacarme
Pour tromper les démons. ―

                                     Et le hardi Chef-Blanc,
Déchargeant son mousquet sous le grand bois tremblant,
Dont le farouche écho gronde comme un tonnerre,
Éloigne incontinent la bande sanguinaire
Du rapide.

                          Et plus d’un camarade à Cadieux
Jette, une larme à l’œil, un long regard d’adieux,
Et tous, le front courbé, sur le bord de la berge,
Implorent, confiants, le secours de la Vierge.

Furtivement lancés dans le gouffre aboyant,
Les prudents fugitifs sans bruit vont pagayant.
Voyez-les manœuvrer ! voyez-les dans la brume
Qui s’élève de l’onde écumeuse qui fume !
Ils filent, d’un trait sûr, entre de noirs brisants
Ébranlés par l’assaut des grands flots rugissants.
Ils vont, les yeux dardés dans la vapeur livide.
Jamais un canotier n’a sauté ce rapide.
Ils vont, ils vont, ils vont, et les grands pins du bord
Décroissent derrière eux comme un mouvant décor
Que déroule sans fin une main invisible.
Aux crans, où l’eau déferle avec un choc terrible,
Quelquefois les canots ont l’air de se heurter ;
Mais toujours les trappeurs savent les éviter.
Les roches maintenant se dressent plus nombreuses
Dans le bouillonnement des lames furieuses.
La flottille souvent disparaît tout d’un coup
Sous le jaillissement de la vague qui bout
Comme le flot marin fouetté par la tempête.
Et les batelets sont des copeaux sur sa crête.
Le parti va périr dans l’abîme écumant.
Ô surprise ! ô miracle ! un fantôme charmant,
Un ange aux ailes d’or, rayonne dans la brume,
En avant des chasseurs, et, glissant sur l’écume
De la vague, conduit du geste les esquifs
À travers le dédale horrible des récifs.
Et Cadieux, répétant de distance en distance
Ses coups de feu, toujours trompe la vigilance
Des Peaux-Rouges, qui n’ont pas vu les voyageurs
S’éloigner, entraînés au fil des flots rageurs
Du saut vertigineux, où la nuit sans étoiles
Étend déjà les plis ténébreux de ses voiles.
Par moments le divin pilote disparaît
Sous le dais ondoyant de l’immense forêt,
Quand le danger paraît moindre pour la flottille ;
Mais avec plus d’éclat l’ange de nouveau brille
Pour lui montrer la route aux lacets mugissants
Dès que les rocs plus drus se font plus menaçants.

Enfin les canotiers, épuisés par la lutte
Contre les tourbillons de la septième chute,
Entrent dans un bassin au cristal calme et clair
A peine caressé par un frisson de l’air.
Et, bientôt débarquant sur une large grève,
Ils tombent à genoux ; et, pendant que s’élève
Vers le ciel l’action de grâces de ces preux,
Le guide aérien, l’être mystérieux,
Qui devant eux glissait tout à l’heure sur l’onde
Brisant contre les rocs sa masse furibonde,
Apparaît derechef, une dernière fois,
Et, pour les éclairer dans l’ombre des grands bois,
Son essor radieux illumine la plage.

Les fugitifs, cachés sous la forêt sauvage,
Comme enivrés des bruits lointains du flot hurlant,
Attendirent cinq jours l’héroïque Chef-Blanc.
Mais, perdant tout espoir de le voir reparaître,
Croyant que leur sauveur avait péri peut-être,
Ou qu’il comptait encor, là-bas, sur leur retour,
Ils battirent d’abord les fourrés d’alentour,
Scrutèrent du regard tous les coins du rivage,
Puis, suivant le sentier tortueux du portage,
Ils gagnèrent l’endroit où le vaillant Cadieux,
Pour sauver ses amis, s’était séparé d’eux,
Et, de là, s’enfonçant dans la nuit insondable
Des plus vastes forêts du pays de l’érable,
Durant une semaine, ils cherchèrent en vain.

Le héros vivait-il ? Était-il mort de faim ?
Un Indien portait-il, pendue à sa ceinture,
Ruisselante de sang, sa belle chevelure ?
Mystère !

                     Exténués, sans boussole, sans pain,
Les chercheurs s’apprêtaient à rebrousser chemin,
Quand soudain une croix brute, émergeant de terre,
A quelques pas d’eux, leur expliqua le mystère.
Et, s’étant approchés, mornes, silencieux,
Au pied d’un pin géant ils trouvèrent Cadieux
Mort et gisant au fond d’une fosse béante
Qu’il avait pu creuser de sa main défaillante.
Il semblait sommeiller, à demi recouvert
D’un épais linceul fait de feuillage encor vert.
Un sourire entr’ouvrait sa bouche froide et blême.
Ses maigres doigts roidis étreignaient un poème
Naïf comme son cœur, amer comme un sanglot,
Écrit sur un fragment d’écorce de bouleau ;
Et sa face, gardant cette vague lumière
Qu’au front des défunts met la suprême prière,
Semblait, dans le silence et dans l’immensité,
Réfléchir les rayons de l’immortalité.

Le poème trouvé dans la main noble et sainte
Qui venait de l’écrire était une complainte.
On y lisait l’adieu que l’aède-martyr
Adressait à l’épouse au moment de mourir.
On y croyait sentir encor frémir la lèvre
Du malheureux tué par la faim et la fièvre
En voulant échapper au Peau-Rouge cruel,
On y croyait entendre encore ce qu’au ciel
Il avait demandé, par un si grand désole, [1]
Lorsque sa tombe seule entendait sa parole.

Un jour, les bûcherons qui vont, tous les hivers,
S’ensevelir au fond de nos mornes déserts,
Se prirent à chanter la complainte héroïque.
Deux siècles ont déjà passé sur l’Amérique
Depuis qu’elle vibra pour la première fois.
Elle résiste au temps et reste fraîche et neuve ;
Et, tant que l’Ottawa coulera vers le Fleuve,
Tant que le Saint-Laurent se perdra dans la mer,
Tant qu’un Canadien-français se dira fier
De sortir de la race intrépide et féconde
Qui sacra de son sang le sol du Nouveau-Monde,
Tant qu’il se vantera d’honorer pour aïeux
Les hardis pionniers qui firent sous nos cieux
Germer le saint froment des œuvres les plus pures,
Et tant qu’il aimera narrer les aventures
Des vieux coureurs des bois croyants et courageux,
Quelqu’un répétera les couplets de Cadieux.

 




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