À Schmied, ode écrite pendant une maladie dangereuse

(Publié le 20 juillet 2016) (Mis à jour le: 20 juillet 2016)
Mon ami Schmied, je vais mourir ; je vais rejoindre ces
âmes sublimes, Pope, Adissons, le chantre d’Adam, réuni à celui
qu’il a célébré, et couronné par ma mère des hommes.

Je vais revoir notre chère Radikin, qui fut pieuse dans ses
chants comme dans son cœur, et mon frère, dont la mort pré-
maturée fit couler mes premières larmes et nous apprit qu’il y
avait des douleurs sur terre.

Je m’approcherai du cercle des saints anges, de ce chœur
céleste où retentit sans fin l’Hosanna, l’Hosanna !

Oh ! bienfaisant espoir ! comme il me saisit, comme il agite
violemment mon cœur dans ma poitrine !… Ami, mets-y ta
main… j’ai vécu… et j’ai vécu, je ne le regrette point, pour toi,
pour ceux qui nous sont chers, pour celui qui va me juger.

Oh ! j’entends déjà la voix du Dieu juste, le son de sa redou-
table balance… si mes bonnes actions pouvaient l’emporter sur
mes fautes !

Il y a pourtant une noble pensée en qui je me confie davan-
tage. J’ai chanté le Messie, et j’espère trouver pour moi, devant
le trône de Dieu, une coupe d’or toute pleine de larmes chré-
tiennes !

Ah ! le beau temps de mes travaux poétiques ! les beaux
jours que j’ai passés près de toi ! Les premiers, inépuisables de
joie, de paix et de liberté ; les derniers, empreints d’une mélan-
colie qui eut bien aussi ses charmes.

Mais dans tous les temps je t’ai chéri plus que ma voix, que
mon regard ne peuvent te l’exprimer… Sèche tes pleurs : laisse-
moi mon courage ; sois un homme, et reste dans le monde pour
aimer nos amis.

Reste pour entretenir ta sœur, après ma mort, du tendre
amour qui eût fait mon bonheur ici bas, si mes vœux eussent pu
s’accomplir.

Ne l’attriste pas cependant du récit de ces peines inconso-
lées qui ont troublé mes derniers jours, et qui les ont fait écouler
comme un nuage obscur et rapide.

Ne lui dis point combien j’ai pleuré dans ton sein… et grâ-
ces te soient rendues d’avoir eu pitié de ma tristesse et d’avoir
gémi de mes chagrins !

Aborde-la avec un visage calme, comme le mien l’est à
l’instant suprême. Dis-leur que ma mort a été douce, et que je
m’entretenais d’elle, que tu as entendu de ma bouche et lu dans
mes yeux presque éteints ces dernières pensées de mon cœur :

« Adieu, sœur d’un frère chéri ; fille céleste, adieu ! Com-
bien je t’aime ! comme ma vie s’est écoulée dans la retraite, loin
du vulgaire et toute pleine de toi !

» Ton ami mourant te bénit ; nulle bénédiction ne s’élèvera
pour toi d’un cœur aussi sincère !

» Puisse celui qui récompense, répandre autour de toi la
paix de la vertu et le bonheur de l’innocence.

» Que rien ne manque à l’heureuse destinée qu’annonçait
ton visage riant en sortant des mains du Créateurs, qui t’était
encore inconnu, lorsqu’il nous réservait à tous deux un avenir si
différent… À toi les plaisirs de la vie, et à moi les larmes.

» Mais, au milieu de toutes tes joies, compatis aux douleurs
des autres et ne désapprends pas de pleurer ;

» Daigne accorder un souvenir à cet homme qui avait une
âme élevée, et qui, si souvent par une douleur silencieuse, osa
t’avertir humblement que le ciel t’avait faite pour lui.

» Bientôt emporté au pied du trône de Dieu, et tout ébloui
de sa gloire, j’étendrai mes bras suppliants, en lui adressant des
vœux pour toi.

» Et alors un pressentiment de la vie future, un souffle de
l’esprit divin descendra sur toi, et t’inondera de délices…

» Tu lèveras la tête avec surprise, et tes yeux souriants se
fixeront au ciel… Oh ! viens… viens m’y joindre, revêtue du voile
blanc des vierges, et couronnée de rayons divins ! »

 

Un poème de Friedrich Gottlieb Klopstock




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